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24/04/2007

Pataskala Tornado (2) Du problème de l'employabilité en période de tempête

Tout au long de la semaine, j'ai donc vaillamment enrichi l'éventail, certes déjà large, de mes compétences : chauffeur, garde du corps, goûteur, teenager-sitter, punching ball, nounours (aujourd'hui encore, il y a Barnabé, un hippopotame en peluche coincé entre deux coussins, qui témoigne de l'étendue du désastre sur le sofa), majordome, clown, chien de compagnie (j'ai même été rebaptisé "Dudaï Brutus", une sorte de mix entre Doudou et Toutou, pour la circonstance), assistant video, secrétaire, DJ, coach. Et j'en passe.

Il faudra que je leur en reparle à l'ANPE, ils ont pas voulu de moi, mais je les aime quand même. Il faut dire aussi que je traverse une phase christique d'amour universel pour le genre humain ces derniers temps, ça se voit surtout à mes cheveux plus longs et à mes jeans "shabby", comme on dit chez Abercrombie. Quand je pense d'ailleurs qu'à l'heure qu'il est, Anny est en train de présenter ses collections au boss de la New Albany Company et à ses acolytes, je me sens quand même un peu coupable.

A moins que je ne me fasse embaucher dans une boutique d'Aber. Je le sens moyen, remarquez, le : "Il te plaît ton nouveau slip, Bob ? ça te dirait une casquette avec ?". Sur un plan esthétique, la concurrence est rude, mais l'autre jour, dans la boutique d'Easton, il y a bien une cliente qui m'a pris pour un vendeur (c'était juste avant que je comprenne que les filles n'en auraient pas pour dix minutes comme convenu, mais pour cinq heures). Mettons qu'il s'agissait plutôt de la mère d'une cliente, mais quand même. Il faut bien reconnaître aussi qu'avec mes nouveaux jeans déglingués et mes tee-shirts californiens, je me rapproche quand même davantage jour après jour, mine de rien, de l'American teenager way of life que du standard des réunions SFAF au Lutetia. Ah, à peine arrivé qu'il est bien parti le retour, tiens. Aujourd'hui, quand je regarde mes costumes, je commence à me demander, un peu comme un capitaine du GIGN devant une armure d'Azincourt, pourquoi il faudrait que je m'habille en musée pour aller vaquer à mes occupations.

Tout de même, ça pourrait bien me relancer dans les services cette semaine multi-tâches, c'est sûr. Je pourrais aussi, tornade oblige, y ajouter une petite touche de passion météorologique et un surcroît d'expérience en gestion de crise, histoire d'assurer la cohérence avec ce qui a précédé. La cohérence, il n'y a que ça de vrai les enfants : on peut faire un truc débile toute sa vie, l'essentiel, c'est de le faire avec cohérence - cohérence définie comme l'amplitude à l'intérieur de laquelle il est possible de faire le truc en question de façon un peu plus, ou un peu moins débile. Je sens que ça va nous ouvrir des perspectives immenses, l'employadébilité.

Quand je repense, à propos de ma dernière tornade, à cette histoire d'injonction paradoxale à dormir debout, ah ! on m'y reprendra à disserter sur les théories fumeuses des gars de Palo Alto - encore un type qui n'a pas dû croiser Camille sur son chemin, Watzlawick. Sans parler du fait qu'une écrasante majorité de lecteurs sont quand même plus intéressés par la gaudriole que par le new deal, ce qui va finir par me poser un problème - à moins que ce ne soit le sens de l'histoire. Parmi les autres, même ma mère a laissé tomber ; d'ailleurs, depuis l'histoire de l'Aston Martin, c'est bien simple, elle ne me parle plus, même s'il subsiste un doute attendu que mes parents sont partis gambader au Cap-Vert entretemps et que ça ne doit pas être truffé de web cafés à tous les coins de savane non plus, ce pays, ça me laisse une chance de détruire la note avant qu'ils ne reviennent à la maison.

Ou alors - je réfléchis tout haut -, j'embauche un hacker du coin pour flinguer les connexions à Baons, mais ça risque aussi de ralentir le rythme de croissance du portefeuille de mon père chez Boursorama et, virtuellement et par ricochet, d'appauvrir ma situation à long terme, si bien que je me retrouve dans un dilemme cruel entre ma futurabilité patrimonialesque et ma présentabilité blogomaniaque. Encore n'intégrè-je pas ici ma crédibilité professionnellatique qui, et je peux le comprendre, pourrait apparaître, à la lecture de ce blog, en aussi bonne posture que Gérard Schivardi dans la course à la présidentielle. En matière de course, il ferait mieux de se concentrer sur les échalottes, cela dit, Gérard Schilardi. Mettons que j'en profite pour m'occuper de mes oignons : qui est-ce qui va se dévouer, pour la ciboulette ?... Parce qu'il a autre chose de mieux à faire, peut-être, le Frédéric Nihous ? Et pourquoi Vercingétorix il se présenterait pas non plus, tant qu'on y est ?

Bon, qu'est-ce que je disais déjà, ah oui, mais qu'est-ce que je lui ai donc fait à Watzlawick, hein ? Fais gaffe, Paul, faudrait quand même voir à ne pas abuser de ma période christique non plus. Ou alors c'est un peu comme la fable de La Fontaine avec Abraham, sauf que Dieu, au lieu de me demander d'écraser une fourmi dans Animal Planet, m'aurait envoyé une tornade sur National Geographic - genre, ah, monsieur chantait avec Palo Alto, eh bien, qu'il danse avec l'injonction paradoxale, maintenant.

A moins que ce ne soit plutôt l'histoire de la tentation de Jésus par le diable dans le désert, je ne me souviens plus bien quelles soldes (genre "moitié pour cent" comme dirait Camille qui, après un an dans le Kansas, a un peu de mal à recauser français dans le texte) il lui propose à Jésus, Satan, chez Abercrombie, mais je sais que c'était pas un moment facile pour lui, il a fallu qu'il soit super aware et fort dans sa tête, Jésus, pour ne pas céder à la pression du shopping.

Ou l'on voit que ma prédisposition évidente à la psychologie fait de moi, outre un coach naturel, un exégète motazilite de premier plan - Note pour mon conseiller ANPE : surtout, ne pas chercher à rentrer "motazilite" dans le référentiel métiers, ça va faire péter le système, on va mettre toutes les agences au chômage, et on va se prendre une telle série d'engueulades en chaîne qu'à la fin, c'est sûr, il y aura des morts. Tiens, allez, au hasard, Schilardi, viré. Non, bon, je veux bien me dévouer encore pour cette fois-ci à cause de mon potentiel de résurrection du moment, mais faudra pas y revenir, je serai pas toujours là pour vous sauver les miches les gars, ok ?

En tout cas, quand ça vous passe dessus, pas moyen de réfléchir à toutes ces questions pourtant passionnantes : ça ruine toute velléité d'activité ou d'intérêt étrangère à son coeur, une tornade de cet acabit. Avec une légère rémission, à mi-séjour, autour de l'Ecole du Louvre que Camille, qui a un joli coup de crayon et un sens munchien en diable de la couleur, veut intégrer. Il va falloir se dépêcher d'aller s'y faire une toile avant parce que, une fois que Pastakala Tornado y aura pointé son nez, les déferlements touristiques du Da Vinci Code vont vite prendre l'allure d'un mouvement de panique dans l'autre sens digne de War Of The Worlds, je vous le dis moi, ça va déménager chez les Templiers - et d'ailleurs, si ça se trouve, c'est à Kansas City qu'il se cache, le tombeau de Marie-Madeleine.

C'est pas un scoop, ça, peut-être ?

Les tornades, c'est sûr, ça pertube un peu. Mais le truc, c'est qu'à peine elles ont passé leur chemin que, déjà, elles vous manquent.

Pataskala Tornado (1) Prom bal, shopping et burito

Elle aurait pu venir des Rocheuses, des Appalaches ou des Grands Lacs, c'est du Kansas qu'elle a finalement surgi ; embrasser les grandes plaines du Mississipi avant de fondre sur Columbus, elle a préféré prendre l'avion ; prendre un nom de président, de star hollywoodienne ou de bataille du pacifique, elle a opté pour un prénom d'artiste.

Nom : Camille. Age : 18 ans. Statut : nièce. Date d'arrivée : 16 mars. Date de départ : 25 mars. Niveau d'alerte : maximum. Dégâts : en cours de chiffrage. Séquelles : profondes.

Regards perdus dans le vide, épuisement physique, tics nerveux, tremblements de la maléole, lessivage psychologique, Weltanschauung laminée, tics nerveux incontrôlables, appartement dévasté (encore que désormais truffé de nounours, bretelles de soutien-gorges et autres rubans dorés)...

Au 3627, Chagrin Drive, on est à peu près aussi guillerets qu'à Stalingrad en février 43, à la clôture des festivités germano-soviétiques.

Tout avait pourtant commencé de façon paisible, il y a une dizaine de jours. Rayonnante mais sage, Camille débarquait à Columbus, ayant juste égaré ses bagages à Chicago, avec seulement un jour d'avance sur le planning. Le premier jour fut tranquille et harmonieux, tout empreint du bonheur des retrouvailles.

On devrait toujours se méfier des premiers-jours-tranquilles-et-harmonieux tout- empreints-du-bonheur-des-retrouvailles - et des expressions à la noix par la même occasion. Il apparaît, rétrospectivement, comme une sorte d'ultime répit avant la tempête, ce premier jour fourbe et dangereux.

Et elle ne tarda guère à se déchaîner, d'ailleurs, la tempête.

Les jours suivants furent en effet pris dans une double tornade furieuse, l'une mue à l'ouest au-dessus du quartier commercial d'Easton par un nouveau genre de shopping compulsif et dévastateur, l'autre à l'est sur la paisible bourgade de Pataskala par une nécessité absolue de faire réaliser sur place la robe de "prom", ce bal qui aux Etats-Unis clôt l'année scolaire. Impossible d'échapper au déchaînement de cette tornade adolescente qui emporta tout sur son passage, et finit par envahir non seulement la salle de bain, le dressing et la bibliothèque, mais aussi le salon, le bureau et la voiture.

Et même les rendez-vous avec l'agent immobilier, tant qu'à faire - des fois que nous l'eussions oubliée, ne serait-ce qu'un quart de seconde, la robe ; à moins que ce ne fût pour vérifier que, sous son apparence d'agent immobilier, l'agent immobilier avait, lui aussi, une vraie passion pour les robes de bal. Du bol, il s'appelait Kelly, notre agent immobilier. Il se serait prénommé Malcolm ou Robert que ça aurait sans doute été plus tendu, à certains moments. Bref, on aurait pu dormir sous une tente sur les bords de l'Ohio le mois prochain ou se nourrir de Wonka Razzapple Magic Dip matin, midi et soir pendant deux ans : l'essentiel était que l'on repartît le jour dit avec la même robe que la cousine de Monica Bellucci dans Mission impossible III.

Paranthèse culturelle : le Wonka est un truc que m'a fait découvrir Camille, une sorte de mélange de sucres fruités - celui-là associait judicieusement fraise, cerise et pomme - que l'on goûte avec un batonnet, sucré lui aussi pour ne rien gâter, ou alors seulement les dents. Je me demande du coup si ce n'est pas le produit miracle qu'ont ingéré Lance Armstrong et Floyd Landis sur le Tour de France, ce truc - auquel cas je suggère que les médecins du Tour s'intéressent davantage à la langue qu'à la vessie des coureurs : moins gênant, et plus efficace au vu de la coloration chimique prononcée et persistante de cette saleté de confiserie amerloque.

Ce n'est d'ailleurs pas tout. Camille, qui fait généreusement partager ses coups de coeur et qui a une passion manifeste pour la gastronomie mexicaine, surtout celle de chez Tacobel, m'a aussi fait découvrir le burito. Ah, le burito, les amis, rien que d'y repenser, je m'étouffe derechef. Mais la pire étouffade, c'était quand même la première, avec le burito lui-même (moi non), le vrai, celui qui est fourré au riz, aux haricots rouges, au poulet grippé avec une petite touche de Chili sauce, de compote d'avocat mauve et aussi une pâte en plastique rafistolée tout autour, des fois que le consommateur trouverait ça trop facile à ingurgiter, même sans le caoutchouc.

La vache. Si le Wonka est à la diététique ce que l'huile de foie de morue est à la gastronomie, alors le burito est à la paix entre les peuples - et en particulier avec le peuple mexicain, qui est quand même vicieux comme peuple pour avoir ne serait-ce qu'imaginé un truc comme le burito -, ce que la Dianétique est à L'Etre et le néant, avec tout de même plus d'accointances avec le néant.

Mais bon, ils étaient peut-être morts de faim, quand ça leur est venu, l'idée du burito, au Mexique.

Pourquoi Columbus ? (Desperate Housemen)

"But... what brings you here ?" nous lança le vieux mécano incrédule, sapé comme un farmer dans un film de Raoul Walsh, sur le parking de Chagrin Drive, un dimanche après-midi, lorsque nous lui avons dit que nous venions de Paris. Pareil pour le caissier de chez Trader's Joe, l'esthéticienne d'à-côté, la responsable immobilière de Short North - et j'en passe.

Pas mieux au bureau. D'ailleurs, il faut bien dire que, moi aussi, ça a été ma première réaction : "Euh, Columbus, t'es sûre ma chérie ? On va peut-être réfléchir un peu, d'abord, non ?".

Cause toujours (t'avais qu'à pas choisir une aventurière).

Bon, reprenons. Columbus, c'est d'abord le siège d'Abercrombie & Fitch, grande marque américaine de vêtements, que rejoint Anny pour aller tailler des croupières à la concurrence sur le marché de la lingerie. Quel siège d'ailleurs ! conçu par Anderson à base de matériaux design et de grands espaces lumineux, au beau milieu de l'immense domaine forestier de New Albany.

Bluffant.

On dirait une sorte de secte hype d'un nouveau genre, quelque part entre le Seigneur des anneaux (sans les Hobbit), une pub Hollywood et le campus de Stanford.

C'est aussi une ville de l'Ohio en plein développement, avec près de deux millions d'habitants, à laquelle L'expansion d'octobre a consacré une pleine page sur le thème "Columbus, reflet de l'Amérique". Alors que toutes les grandes villes du Midwest, comme Cleveland, Chicago ou Détroit, voient, notamment du fait de la crise du secteur automobile, leur population décroître, Columbus témoigne d'un dynamisme indéniable, avec une croissance économique d'environ 3 % par an depuis 2000.

Procter continue d'y faire ses tests marketing (and so does Abercrombie) et Honda s'y installe, à côté de nombreux autres sièges sociaux de grandes multinationales, notamment dans le domaine des assurances et de la finance.

Surtout, l'Université d'Etat de l'Ohio, la deuxième faculté du pays avec plus de 50 000 étudiants, entraîne dans son sillage des centaines de centres de recherche et autres start up dans le domaine des hautes technologies - une pépinière, à mi-chemin de New York et de Chicago.

C'est enfin une ville traversée par l'Ohio, entre grands buildings d'affaires des années 30 downtown et quartiers plus européens, comme German, Italian, Victorian villages, ou Short North - sans parler de zones plus résidentielles à Granville ou Bexley.

On dirait le camp de base de Desperate Housewife... ça tombe bien, on va peut-être réfléchir à une version masculine d'un truc de ce genre avec mes nouveaux potes abandonnés à eux-mêmes de ce nouveau business women's club.

20/04/2007

L'Amériii-que, l'Amériii-que...

Cela a commencé comme le refrain de la chanson de Joe Dassin, comme un air inconscient qui aurait accompagné ces derniers mois, et qui de fil en aiguille m'aurait mené jusqu'ici. A dire vrai, je m'y suis laissé entraîner par ma compagne, doucement, mais sûrement. C'est elle déjà qui m'a fait découvrir New York, il y a trois ans. C'est à nouveau elle qui m'embarque dans l'aventure américaine, reprenant au vol une envie que nous avions eue alors.

Certes, l'Amérique de Georges Bush - son arrogance et sa bêtise - ne font pas un programme. Mais l'obscurantisme du moment, et le biais affligeant qu'il introduit dans notre rapport aux Etats-Unis, nous masque la profondeur de champ : le pays de la recherche, de l'innovation, de la conquête, du multiculturalisme - bref, une aventure ouverte sur le monde d'aujourd'hui, qui reste un creuset du monde de demain.

Sur un plan plus personnel, ce voyage ne va pas non plus, si l'on ose dire, sans une visée de rééquilibrage. Plus jeune, vers dix-sept ans je me suis passionné pour la Nouvelle-Calédonie pour des raisons d'abord politiques - comprendre un processus de décolonisation original - puis, vers trente, économiques, en y revenant défendre, auprès d'Yves Rambaud, les intérêts d'une compagnie minière française qui y a son coeur historique, et les ennuis qui vont avec. Il y avait aussi le sentiment que quelque chose de plus épique s'y passait. Le job est fait et, avec lui, une certaine aventure culturelle s'est déroulée au fil de rencontres improbables, au coeur de l'Océanie.

Partir de Calédonie c'était quitter une périphérie pour retrouver un centre. De même, quitter Paris et la France aujourd'hui, c'est déplacer le centre de gravité et, avec lui, le champ des possibles. Et, comme lorsque j'ai quitté le Quai d'Orsay en 1997, je sens autour de moi comme un mélange d'envie et de bienveillance dans cette aventure dont le caractère de projet neuf survit à des racines si anciennes ; c'est le propre des mythes. Et puis, je crois que je vais aimer notre nouvelle communauté de Columbus.

18/04/2007

Une Aston Martin (pour Noël)

Moi, la voiture, je serais plutôt contre. Ce n'est pas que je n'aime pas conduire. Au contraire, j'aime rouler, de nuit en particulier, ou sous la pluie - toutes circonstances qui créent, comme en avion, l'impression d'une sphère d'initimité plongée dans le vaste monde. J'aime les conduites souples et maîtrisées, la sensation de filer à travers l'espace.

J'aime les allures fluides et les trajectoires pures.

J'ai du mal, inversement, avec les conduites plus chaotiques. Se faire conduire par ma mère, de ce point de vue, ça a toujours été un exercice assez éprouvant pour les nerfs. Une conduite à l'italienne si l'on veut, mais plutôt version Intimità que Fangio, une conduite qui suit le rythme de la phrase (et elle est très chantante, comme on sait, la phrase transalpine) et les accents de l'émotion - qui peut même confiner à l'opéra lorsque la voiture traverse une plaque de verglas ; ça met de l'ambiance, surtout pour les malheureux qui essaient de suivre derrière, mais ça déconcerte au début, comme tous les styles novateurs. Et encore, ce n'est rien à côté de celui de style de la Zia Clara, ma tante de Pise, qui conduisait, elle, sa Fiat Cinquecento comme elle préparait les lasagnes : ça partait dans tous les sens, il fallait presque faire un cordon sanitaire autour, le temps que ça passe.

Quant à la conversation de ma mère au volant du coup, on a un peu du mal à suivre. Mais bon, même à l'arrêt, voire sans voiture, mon père le sait bien, il faut quand même être très concentré pour se repérer : ça va beaucoup plus vite qu'un comité exécutif et ça parle de plus de choses en même temps. Alors on acquiesce vaguement, autour des ponctuations surtout, c'est plus facile à identifier, en essayant de faire passer ses crispations de passager en mimiques de participation à la conversation. Pas facile, mais avec un peu d'entraînement, on y arrive. Et puis, plus tard, ça peut servir comme technique pour faire autre chose pendant les réunions.

Ma pauvre maman, elle qui nous a conduit par monts et par vaux pendant de si longues années, quelle ingratitude... La cinquième fois, ils ont d'ailleurs fini par le lui donner, le permis : à mon avis, le type a préféré prendre le risque de déclencher un jour une catastrophe majeure sur l'A-13 que de finir ratatiné lui-même sur un poteau entre une ouverture des guillemets et un point d'exclamation à la trente-septième tentative. J'ai eu peur qu'elle m'ait repassé cet incomparable talent le jour où j'ai passé le mien, de permis : au moment où l'inspecteur me demande de mettre le clignotant, on a vu les essuie-glaces balayer consciencieusement le pare-brise avec ce qu'il faut de grincements cadencés au milieu d'un silence de mort. Je me suis dit : c'est foutu, si ça se trouve, c'est le même type qui a suivi ma mère, il va reconnaître le style de la famille.

Mais non, finalement, je suis passé à travers les filets de l'hérédité maternelle. En tout cas, pour ce qui est de la mécanique vu que côté discours parfois, maintenant que j'y pense, quand je m'explique, honnêtement, je ne dois pas être beaucoup plus clair : on sent bien qu'il y a de la conviction, mais il faut parfois remettre un peu d'ordre pour s'y retrouver. Regardez-moi ces notes d'ailleurs, ça part dans tous les sens, on ne sait même plus de quoi ça parle des fois.

Bref, j'ai eu quelques voitures, surtout de fonction, j'ai même conduit un ancien modèle de Land Rover en Nouvelle-Calédonie pour me fondre dans le paysage, enfin essayer du moins, mais je serais quand même plutôt contre. Perte de temps effarante, violence latente des comportements au volant, pollution, bruit, danger... La liste des inconvénients individuels et collectifs est longue. Elle a vite été, à Paris, rédhibitoire - et remplacée illico par l'association du bus, du taxi, du train, de l'avion et, à l'occasion, d'un véhicule de location pour le weed-end ou les vacances.

Obligé pourtant ici, avec le changement d'échelle, d'en passer par là. D'ailleurs, le pays est tellement vaste, les distances tellement dilatées, qu'on a n'a pas l'impression de polluer... On se dit que ça doit bien passer quelque part, mais c'est quand même beaucoup plus abstrait qu'à Paris comme idée. Je comprends maintenant pourquoi ils n'ont pas ratifié le protocole de Kyoto, les Yankees. Les comportements des automobilistes sont aussi beaucoup plus policés ici ; c'est que la guerre pour l'espace n'est pas ouverte, et la civilisation américaine est remarquable, y compris sur les routes, par son caractère éminemment fonctionnel. Faire une autoroute ici, c'est apporter une solution utile à un problème de circulation ; chez nous, c'est comme déclarer la guerre à deux mille ans de ruralité.

J'ai donc consciencieusement arpenté les concessionnaires du coin ces dernières semaines. Lincoln, Cadillac, Ford, Buick, Chrysler, Chevrolet, Dodge... Tout y est passé. J'ai bien eu une révélation sur une Aston Martin 2008 DBS V12 Vanquish. Je sais bien que ce n'est pas vraiment une américaine, et que Ford vient même de revendre ses parts dans l'affaire à prix d'or. J'étais quand même prêt pour l'occasion à concéder un kilométrage élevé, voire très élevé : 150 000 miles, qu'est-ce que c'est pour une voiture pareille ? Un aller-et-retour pour les courses, le tour du parking - une broutille. Mais non, le 150 000, en petit, là, en bas de la fiche, c'était le prix. J'ai bien essayé de leur expliquer, chez le concessionnaire, que ce n'était pas très raisonnable et, à la maison, que c'était l'affaire du siècle. Mais non.

Il y a comme ça dans la vie des moments de profonde solitude.

Du coup, c'est sur une magnifique Jeep Grand Cherokee Limited, un modèle V8 4,7l 4x4 de 2006, couleur silver, que nous avons fini par porter notre dévolu - une voiture à la fois puissante et élégante. Il a certes fallu tout le métier d'un vendeur guinéo-américain de chez Carmax pour nous décider à la transférer d'Atlanta (Georgie), et tant qu'à faire de payer le transfert avec, puis pour nous accompagner dans les innombrables formalités qui ont suivi. Comme dit Muhammad, avec son accent arabophone et son grand rire africain : "You know, I want you to be happy and I'll do my best for that". Il ne croyait pas si bien dire.

Le dernier jour, après déjà plusieurs visites chez le concessionnaire, et un nouvel après-midi passé entre la banque, l'assurance et les services administratifs divers, Anny a craqué : elle a demandé à voir le directeur de Carmax sur le champ pour qu'on conclue cette affaire une bonne fois pour toutes. J'ai suggéré, pour tenter de détendre l'atmosphère que, tant qu'à se faire tout de suite haïr des 150 types du garage, elle demande à voir le PDG ; du coup, elle a trouvé que c'était une très bonne idée et il a alors fallu la retenir in extremis de ne pas convoquer le président sur le champ. Résultat : les gars de chez Carmax s'y sont mis à quatre pour boucler le deal en un temps record. Efficace comme méthode. Ils vont probablement tous se cacher quand on va revenir pour la vidange, mais enfin, à court terme, ça donne des résultats incontestables.

N'empêche, ce que je préfère par dessus tout dans cette voiture, ce n'est pas le modèle, la couleur, l'espace, la ligne, le style ou la vitesse. Non, ce que j'adore, c'est le bruit du moteur. C'est un truc tout à fait extraordinaire ça, le bruit que fait le moteur d'une voiture américaine, ce vrombissement de basse cadencé, sourd et puissant... Je pourrais écouter ça pendant des heures.

En fait, cette voiture, c'est un avion : ça se conduit tout seul. C'est à se demander si ce n'est pas la même technique qu'avec les enfants sur les manèges. Du coup, pour l'Aston Martin, je peux peut-être retenter ma chance, pour Nöel.