07.01.2008

Bruce Lee, Obama (Huckabee) et moi (3) Le retour du dragon (et de Chuck Norris par la même occasion)

Enfin, fuir : non (j'ai toujours eu du mal à tirer les leçons du passé, ça finira par me perdre dans le futur). Et mourir ? Vu comment il assure en karaté l'autre teigne là : peut-être quand même que ce serait difficile de passer au travers le zigouillage pour de bon ce coup-là.

Sous le regard dubitatif des passants, qui ne pouvaient pas comprendre vu qu'ils avaient raté l'épisode précédent, je me suis donc mis en garde à mon tour, me suis déplacé de droite à gauche, ai fait craquer quelques cervicales - c'est un truc de karateka qui impressionne toujours, et que j'ai gardé pour les matins de torticolis, enfin surtout quand le torticolis est passé en fait, sinon ça coince douloureusement, comme quand cette espèce d'abruti de kiropracteur de Val Plaisance s'acharnait à me passer la numéro 23, ou la 37 je ne sais plus, alors qu'il voyait bien que c'était aussi coincé que le pouvoir d'achat à Marolles en Hurepoix, ce qui fait d'ailleurs que les arts martiaux sont très développés dans cette petite commune moche comme tout.

J'ai donc défié Bruce Lee.

Mais non : rien. Il était tout simplément pétrifié. On aurait dit une vraie statue. Il n'y a pas eu de combat du coup. C'est là qu'on voit bien que La fureur de vaincre, c'était que du cinoche. Je ne dis pas que j'étais très fier de cette victoire, qui consacrait plutôt la faiblesse de mon adversaire que ma maîtrise des arts martiaux, mais enfin, une vieille névrose se dénouait, enfin - forcément avec un peu de tristesse, on s'attache.

Le pire avec tout ça c'est qu'en rentrant, et cela malgré les avertissements répétés de Zach Manifold, le patron des Démocrates du coin, j'ai fini par rater le meeting d'Obama au Convention Center de Columbus.

Quel con quel con quel con ce n'est pas possible d'être aussi con.

Juste avant le Cauca de l'Iowus, en plus.

Battre Bruce Lee à plates coutures, être soudain libéré de mes fantômes, voir s'ouvrir alors de nouveaux horizons et pouvoir notamment apporter mon soutien actif (ainsi que quelques conseils stratégiques) à Barack pour son meeting à la maison, et passer à travers, non mais, je vous jure...

Je me demande s'il y a vraiment lieu à commenter plus avant cette histoire - débile, et voilà tout. Ce serait un peu comme imaginer qu'en face, Chuck Norris, l'adversaire historique de Bruce Lee (dans La fureur du dragon notamment) apporte son soutien à Mike Huckabee et que celui-ci sorte vainqueur du premier scrutin dans le Midwest.

Il y a tout de même des limites à la connerie, vous ne trouvez pas ?

05.01.2008

Bruce Lee, Obama et moi (2) La multiplication des pains peut toujours en cacher une autre

Finalement, c'est à Hong-Kong qu'a eu lieu la confrontation. Ça s'est passé sur l'avenue des Stars, en octobre dernier, sur la promenade, devant l'hôtel. Tout à coup, je me suis retrouvé face à lui. Il était déjà en position, manifestement agressif - vous savez avec ce petit sourire méchant, en coin, et cette sorte de feulement de la mort qui l'accompagne et qui vous paralyse rien qu'en souvenir - immense, là, au milieu des badauds.

Je n'ai pas reculé. Je ne pouvais pas. Tout seul, je ne dis pas que je ne me serais pas enfui discrètement dans le mall à côté acheter, je-ne-sais-pas moi, un slip, une perruque ou une paire de Ray-Ban. Mais là, non, ça aurait fait lâche genre : "Ah d'accord, tu provoques en faux, mais quand après c'est en vrai, il y a plus personne". On n'imagine pas le nombre de types qui sont morts pour faire le beau - moi-même, plusieurs fois, ça ne m'est pas passé loin.

Comme une fois devant le collège Fontenelle en revenant du lycée Jeanne d'Arc, abrité de la pluie sous un porche, avec la belle Claude : le premier qui était venu nous emmerder, j'avais fini par me le faire. C'est avec le deuxième, le boxeur qui m'a tapé sur l'épaule, que j'ai moins sympathisé.

Ça avait pourtant bien commencé avec son : "Eh, t'as fait quoi à mon pote, toi ?". Une entrée en matière un peu rugueuse, mais enfin une amorce de dialogue. Le truc, c'est que je n'ai pas eu le temps de répondre. Après, ça a fait un peu la même musique que le récit de Joe Pesci au restaurant dans Goodfellas : bim bam bom, etc. Enfin tout de même : je me demande si le quarante-troisième bourre-pif était vraiment nécessaire. C'est comme l'épisode de la multiplication des pains (Matthieu 14, 14-21) : il y a un moment où on voit bien que tout le monde est rassasié, mais non, il faut qu'il continue l'autre, tout ça pour faire le malin.

Résultat, le lendemain, elle m'abandonne en disant que sa tête ne tournait pas rond, tout ça. Ben et moi, avec ce que je m'étais pris la veille, j'allais bien dans ma tête au carré peut-être ? Sacrée Claude, va. D'ailleurs, franchement, avec un prénom pareil, je ne dis pas que c'est pire que Bernard par exemple, mais il aurait tout de même fallu que, malgré la compétition de baby-foot qui redoublait d'intensité à la Tonne et le bac de français qui approchait à grands pas, je te trouve un petit nom vite fait ma cocotte. "Clodette" peut-être. Sinon, il y a Monica que j'aime bien aussi.

Bref. Ce coup-ci : non.

24.12.2007

Bruce Lee, Obama et moi (1) Vertige de l'amour à l'état de pré-cristallisation automnale

La première fois, ça m'avait pris en traversant Chinatown en direction de Little Italy, NYC. "Tu veux te battre avec moi ?" lançais-je à la cantonnade en esquissant le geste qui ouvre le premier kata do shokotan, sous les yeux effarés de ma compagne, qui devait alors se dire à elle-même : "Mon Dieu, je me suis complètement trompée sur le compte de ce type, qui m'a tout l'air d'un dangereux frappadingue" (comme dirait ma copine Régine). A moins qu'il ne s'agisse d'un abruti fini ?" hésita-t-elle peut-être alors.

Vertige de l'amour à l'état de pré-cristallisation automnale. Cela ne faisait pas extrêmement longtemps en effet que nous étions ensemble, peut-être deux ou trois mois en décomptant cette s... d'été - ah, l'aimable saison - où elle m'avait laissé quasiment sans nouvelles, la langue pendante, brûlant au soleil, après notre première rencontre. Alors soit, passons sur ces atroces souffrances puisque ce n'est pas là le sujet de cette chronique, mais ne glissons pas pour autant, sous la torture éponyme, sur le côté déjà chinois de l'affaire.

La Chine a beau être la magnifique contrée que décrivent avec tant d'entrain les associations philanthropiques tibétaines, elle n'en recèle donc pas moins en son sein un horrible déni du droit de l'homme qui a rencontré sa femme au début de l'été à la retrouver avant la fin du moins de septembre. Ingrid Betancourt ? On va y arriver ! Le Darfour ? Continuons ! Mais l'amour en Chine, qui s'en soucie ? Question droits de l'Homme, il y aurait donc bien deux poids, deux gonades.

Or donc, au beau milieu de Chinatown, juste avant que je ne finisse par entrer dans une boutique de massage du dos express avec vue sur rue pour me détendre (je travaillai beaucoup cet automne-là), je vérifiais, non sans bravoure, et d'une façon imparable, mon invulnérabilité - un peu comme du Guesclin, si l'on veut, mais sans l'armure, donc plus souple, mais aussi plus exposé.

Car aucun asiate n'osa relever le défi, le lâche.

Pourtant, aujourd'hui encore, je m'interroge : étaient-ils réellement pétrifiés par la puissance de mon art ? (la place me manque ici pour rentrer dans la technique, mais disons simplement que j'avais étudié avec soin, des années même avant de pratiquer cet art noble et viril à l'Université de Mont-Saint Aignan, la technique brucelinienne associant la souplesse du chat à la force du tigre) Ou bien n'y en avait-il réellement pas un pour parler français, dans ce quartier ?

12.08.2007

Réchauffement : quand les Poutéouatamis s'y mettent (et les Quicapoux avec)

Ah, ça ! Ça nous pendait au nez depuis un moment. On le sentait venir, ces dernières semaines. Et puis revoir An Inconvenient Truth n'a pas dû arranger l'affaire : sacré Al, toujours le maux pour rire. Sauf que ça a tout de même dû énerver, là-haut, déchaîner les foudres des esprits Poutéouatamis. Peut-être bien aussi ceux de leurs cousins Quicapoux par la même occasion. Il suffit que ça tombe pendant une réunion de famille ces trucs-là et ça a vite fait de dégénérer. Ça crée un effet de surenchère, c'est comme pendant les campagnes électorales. Il y a les Poutéouatamis (qui s'ennuient toujours un peu, le dimanche) qui se disent :"Tiens, et si on montait un peu le radiateur en bas, pour rigoler un peu ?". Et les Quicapoux, qui ne veulent jamais être en reste d'une connerie (ce que je peux comprendre, ce n'est pas la question), qui rajoutent : "Ouais, pas mal. Et nous, si on faisait macérer la serre, pour voir?".

C'est tout vu, les gars. Des températures comprises entre 90 et 100° (Fahrenheit, tout de même) sur l'ensemble du territoire américain, et l'indice d'hygrométrie qui oscille entre 100 et 110-115 (il s'agit sans doute de l'indice humidex, toujours en Fahrenheit, sachant qu'à partir de 90, on entre dans une zone de malaise généralisé, et qu'au-delà commence une zone de risque qui rend les activités sportives dangereuses et les coups de chaleur probables). Même en Nouvelle-Calédonie, je n'ai pas souvenir d'avoir connu de telles chaleurs, en tout cas pas avec des taux d'humidité pareils. Ou alors peut-être au moment des alertes cycloniques, juste avant l'arrivée de la tempête, au-dessous de l'oeil du cyplope, quand plus un souffle de vent ne passe et qu'une chaleur poisseuse écrase et liquéfie soudain tout. A la télévision, CNN et Fox News multiplient les recommandations de prudence et suggèrent de ne sortir qu'en cas de nécessité.

Oh, je sais bien que la plupart d'entre nous réfute spontanément l'idée selon laquelle ni les Poutéouatamis, ni les Quicapoux n'y seraient pour quelque chose. Ah ah ah ! Grossière erreur, les amis. C'est à tort que nous nous persévérons dans nos schémas scientifico-laïques étriqués, alors qu'il serait encore temps de se convertir à l'Esprit Qui Souffle Sur La Grande Plaine (Et Qui Rafraîchit l'Atmosphère Par La Même Occasion). C'est pourtant évident. En tout cas, vu d'ici, à la limite de la Bible Belt - qui passe un peu plus bas, à Portsmouth, le repaire du regretté révérend Farewell, et qui se prolonge bien plus au sud, vers Atlanta -, c'est évident. Manifestement, on a fait une grosse connerie quelque part. Il y en a un, peut-être même une bande, qui s'en est aperçu, mais qui n'a pas voulu s'en vanter.

Résultat : tout le monde en slip, au coin. Comme à la maternelle, quand j'ai voulu faire une fugue (ma deuxième), en 1971 je crois. Franchement, c'est pas très brillant comme méthode pédagogique. Il y en a une à l'époque qui a dû sécher le module : "L'enfant apprend-il vraiment mieux en slip ?" de son cursus de sciences de l'éducation. Parce que la réponse est non. Ou alors c'est la chienlit, comme en 68. Ah ben, dans ce cas-là, d'accord. Et hop ! Tout le monde retire son slip ! D'accord, mais à ce moment-là, personne ne te demande de dessiner en même temps ta famille, de colorier ta maison ou de raconter tes vacances. Non, tu es libre de tes mouvements et, dans une certaine mesure, sur un plan plus ontologico-érotique, tu assumes même ton être-dans-le-slip-avec-autrui. Bref, premiers ou derniers au caté ? - "M'en fous", disent les Poutéouacapoux, toujours un peu rigides : tout le monde, peut-être pas en slip mais en tout cas dans la serre. Après, vous ferez ce que vous voulez, pour le slip.

Ici commence donc la phase terminale du réchauffement climatique, la dernière vague de chaleur de l'Humanité. On entend même le cataclop-cataclop des cavaliers de l'Apocalypse, le soir, dans les westerns à la télé. Ça fait quand même beaucoup de signes convergents tout ça. Quand je pense que nous, on n'a rien trouvé de mieux à faire qu'à venir se fourrer au beau milieu de la fournaise. On aurait pu, je ne sais pas moi, se donner le temps de la réflexion, protéger nos arrières, ouvrir un poulet ou égorger un mouton avant de partir. Mais non. Même pas l'ombre d'une danse de la pluie. Si encore j'avais gardé un lagon à portée de main. Le seul truc où on peut se baigner à la rigueur ici, à moins d'une demi-heure, c'est Alum Creek. Et Alum Creek, soyons clair, ce n'est ni Wolfeboro, ni Santa Monica. On a essayé une fois. On a crû à un casting pour Délivrance. Un grand souvenir, Alum Creek.

Il doit pourtant bien y avoir une raison à tout ça. Après tout, je me suis toujours senti un peu prophète. Et comme c'est moins facile, et parfois même nul, dans ton pays, du coup, tu te rattrappes à l'étranger où - et ça tombe bien - les gens saisissent un peu moins bien la subtilité de ta pensée, tout en acquiescant poliment à tes propos, ce qui renforce le gourou qui sommeille en toi. Rien ne m'arrête donc dès qu'il s'agit de pontifier souverainement, encore que je me sois un peu calmé ces dernières années. Mais alors, ce serait donc ça le sens de ma présence ici, en plein dans les braises : annoncer la fin du monde ?

Tout s'expliquerait alors. Notamment l'épisode du slip et aussi certains moments de flottement au cours de ces derniers mois. C'était donc ça : une épreuve. Comme Saint-Jérôme, ou de Gaulle entre 47 et 53 : dans le désert. Et ce blog alors, ce serait comme qui dirait l'Arche de Noé de la connerie. Pour qu'on se souvienne, un peu plus tard, dans les veillées, jusqu'à quelle profondeur, livrés à nous-mêmes, on pouvait atteindre. Le mieux, ce serait encore de persuader le Comité exécutif Poutéouatami de me sauver moi-même pour que je puisse témoigner en direct, faire des soirées à thèmes, une sorte d'inter-villes de la connerie. Il y a plein de trucs à faire. Il faut juste me donner l'opportunité de présenter le projet.

Et dire qu'il m'est arrivé de penser que j'étais abandonné de tous, notamment du responsable commercial de Time Warner et de la chargée de compte à la Huntington. Mais non, c'était calculé. Tout le monde avait dû se passer le mot. Je ne suis pas seul. Joie, joie ! En vérité, je vous l'annonce, tous ceux qui ont pêché, vont brûler. Et dans d'atroces souffrances, en plus. Les autres aussi. Je sais, ce n'était pas prévu comme ça au départ et, compte tenu de ce que certains ont crû pouvoir raconter dans un contexte de concurrence religieuse exacerbée pour l'obtention du module pratique d'inflammation de la foule, ça peut paraître injuste. Mais c'est comme ça : on a vrillé le thermostat et il y en a pas un, ni de Poutéoutami, ni de Quicapoux, qui est capable de remettre le truc d'équerre. Allons ! Il est encore temps de se repentir ! A genoux, frères hum...

Réveil en sursaut. - "Mon pauvre chéri ! Tu as dû attrapper un bon coup de chaleur, on dirait, sur le transat. Et puis, l'agression d'hier, ça n'a pas dû arranger les choses, non plus. Oh la la, ta pauvre tête. Déjà qu'avant... - Euh, tu veux dire que mon boulot de prophète du réchauffement là, c'était un mauvais rêve ? - Pour prophète, ça m'en a tout l'air. Mais pour le réchauffement, ça tournerait plutôt au cauchemar en ce moment par ici".

03.08.2007

Woodstock, le retour (Community Festival à Columbus)

Après un grand concert de rap qui attira en masse les foules black et hispano downtown, puis un vaste rassemblement d'artistes itinérants au long de la Scioto River sur Front Street, c'était au tour de Goodale Park, un peu plus au nord, dans Victorian Village, de faire l'affiche pour le Short North Community Festival de Columbus. Le temps d'achever un rapide Haus Garten Tour qui, chaque année, ouvre aux visiteurs l'intimité d'une quinzaine de maisons de German Village - un aperçu qui s'est révélé décevant d'intérieurs au style middle class un peu lourd, alourdi encore de commentaires prétentieux, très différents pour tout dire des meilleurs standards de German Village aussi discrets et élégants que leurs voisins se montraient tape-à-l'oeil -, et nous voilà partis pour Short North.

Changement complet de décor : de la visite paisible on passait au raout endiablé et de la déambulation intimiste au vautrage collectif. Le long de Buttles Avenue, puis de Park Street, c'était d'abord un alignement hétéroclite de stands affairés. Beaucoup de babioles, des vêtements bon marché, de la vaisselle exotique, de petits cadres, des objets décoratifs des quatre coins du monde. Mais aussi les inévitables ateliers de tatouage - Welcome to Hell City -, incroyablement populaire auprès des jeunes ici. Au point de faire espérer, pour les plus excessifs d'entre eux (de grands aigles s'étalant par exemple sur les flancs d'un adolescent) qu'il sera possible sans trop de dégâts d'en effacer les effets d'ici quelques années.

Un peu plus loin, une concentration de stands "gastronomiques" faisait alterner jambonneaux et sucreries, pâtes et salades, friandises orientales et spécialités asiatiques tandis que la bière locale, la Budweiser, était servie à la pinte depuis des robinets directement branchés à de gros camions-citernes. S'il est bien une spécialité américaine en toutes circonstances, de la Guerre en Irak au Festival pacifique et du pique-nique à la fête nationale en passant par l'escapade familiale et la promenade du chien, c'est bien la logistique.

Columbus qui, comme toutes les villes honorables du Midwest, a un sens un peu classique des civilités (un footing torse nu, naturel sur les rives du Lac Michigan, frôle le strip tease sur Schiller Park), pour l'occasion, se relâchait un peu. Sur les vastes pelouses du parc, au pied des arbres et des scènes, en bordure de l'étang, le long des stands, partout ce n'était qu'attroupements dépenaillés. Un Africain-Américain à la coiffure rasta portait vaillamment le kilt, les houpes rivalisaient avec les crêtes parmi les bandes de rockers, une jeune femme imposante osait les seins nus, les chiens-mêmes était accoûtrés aux couleurs de l'Etat : chacun s'en donnait à coeur-joie au milieu des concerts.

Point de Crosby, Stills, Nash & Young ou de Joe Cocker de ce côté, pas plus de Jimi Hendrix ou de Janis Joplin ; Santana et les Who restaient portés disparus. A la place, d'honnêtes groupes locaux joliment inspirés et portés par la foule. Un blues emmené avait la faveur du public au centre du parc. Une petite formation, qui rappelait les Doors, rassemblait un public plus jeune et branché en bordure de Goodale Street ; devant la scène, on frôlait la communion, sinon le recueillement. Plus tard, et plus loin, vers Swan Street, une formation de jazz ferait la fermeture entre les buffets garnis et les couples dansant.

En marge des festivités, les messages s'entrechoquaient de toutes parts. Les stands politiques tenaient naturellement le haut du pavé : les libertaires y lançaient les mots d'ordre les plus radicaux, pendant la sieste ; des militants démocrates y faisaient la retape pour John Edwards - une personnalité politique mise à mal par un mauvais coup des Républicains en 2004, mais qui reste populaire et respectée. Et les dianéticiens, tout en jaune (s'étaient-ils dopés ?) scrutaient tout cela avec attention dans l'espoir - qui sait ? - de déceler de nouvelles failles et de faire d'autres adeptes.

Les tatouages identitaires n'étaient pas en reste ; mais le tee-shirt restait un vecteur très prisé, qu'il soit militant - "No planet, no party" -, audacieux - "Great ideas are born here"... Ou plus provocateurs : une drag queen affichant un "I kick hippies" peu amical, ou un tee-shirt drapeau sur un stand qui arborait un "Just in case you forgot how he feels about you" montrant un Bush en plein discours, le majeur malencontreusement relevé. la fin de règle accentue la déroute ; même les hauts fonctionnaires fuient les agences fédérales les uns après les autres.

Bref, tous les moyens étaient bons. C'est qu'au-delà des réjouissances, une fête américaine fournit d'abord une remarquable opportunité de communiquer tous azimuts - et, une fois n'est pas coutume, des idées ici plutôt que des produits. Même les poussettes furent armées pour la circonstance de panneaux contre la Guerre en Irak. Si le pacifisme commence au berceau, la relève promet déjà de faire passer la génération de Woodstock pour une bande d'amateurs.

12.07.2007

Ray's Gang (une amitié, ça n'a pas de prix)

Ray a débarqué un matin à la maison, deux heures avant le rendez-vous convenu. C'était un samedi. Il faisait déjà chaud, même à l'ombre des platanes. Je l'avais appelé la veille. Il avait déboulé aussi sec, dans un gros 4x4 Ford gris métallisé - on aurait dit un modèle 150, peut-être même plus puissant. Deux gars suivaient de près dans une vieille Chevrolet rouge, sérieusement attaquée par la rouille.

"If your are looking for someone to haul your items at an affordable price, call Ray at...". Suivait son numéro, bien en évidence sur le petit prospectus rose - une attention délicate, quoique légèrement à contre-emploi - qui avait été coincé sur les essuie-glaces des voitures du quartier. Le papier précisait : "No items is too big or too small, Ray's Hauling will haul anything at anytime".

Un sésame faisait office de conclusion : "Ray's Hauling is well known in the German Village area". Vu la tête effrayée que firent promeneurs et voisins autour du chargement, je doutais sérieusement que la bande soit venue avec la recommandation des alentours. Ou alors ce devait être plutôt de l'Est de Parson, de l'autre côté de German, là où commence le ghetto.

Au téléphone, Ray avait bien marmonné quelques mots, et donné l'impression d'écourter la conversation autant que possible, une fois le rendez-vous fixé. Bourru, mais dispo. Appeler le boss d'un gang local pour expédier quelques vieilles affaires à la décharge, ce n'était sans doute pas l'idée la plus lumineuse que j'aie eue depuis notre arrivée dans le quartier. Mais c'était la seule que j'avais sous la main, et elle avait l'air honorable - du moins, avant que Ray ne se pointe à la porte avec ses gars. Je ne sais pas pourquoi : ils donnaient l'impression d'avoir envie d'en découdre.

Il a fallu vite s'adapter. Les types commençaient à charger ce que je leur avais indiqué à la volée avant que nous n'ayons commencé à discuter du prix de l'enlèvement. Quand j'ouvris la discussion sur le sujet, Ray commença par mettre la barre assez haut compte tenu des "frais incompressibles" de dumping qu'il avançait. Et l'addition cavalait naturellement au-dessus de ce seuil. Je faillis mettre fin illico au deal. Mais je me ressaisis assez vite. Le planter là, à peine débarqué, avec ses gars, c'était prendre le risque de le mettre de très mauvaise humeur. Ray - un colosse black assez large, avec une tête de boxeur aplatie -, n'avait pas l'air d'un type commode, et ses copains ne déparaient pas dans le portrait d'ensemble.

Une fois les lieux repérés, et vu l'allure de la bande, rien ne l'empêchait de repasser une autre fois, à la fraîche, la maison vide - ou vidée après son passage. Non, le mieux était encore de conclure le deal, et dans des termes qui lui paraîtraient décents. J'en profitais, du coup, pour charger franchement la barque et lui refiler tout ce qui, depuis le déménagement, était de trop. Enormes bacs à fleurs qui pourrissaient sur place, gros paquets cartonnés d'objets inutiles, tas de briques et de cailloux, vieilles moquettes arrachées pour la circonstance - bon débarras avant d'attaquer le parquet -, morceaux de bois, déchets en tout genre... Il ne serait pas venu pour rien.

Au prix convenu, Ray s'était détendu. Il avait même commencé à m'entretenir de Roland Garros - j'ai mis un peu de temps à capter de quoi il voulait me parler avec son "Raïn'Gross" -, et de deux ou trois choses qu'il avait en tête à propos de la France. Mais il s'est vite rembruni en voyant le Chevrolet déborder de tous les côtés. Comme ses gars suaient à grosses gouttes dans les allées-et-venues entre l'étage et la benne, et que Ray insistait lourdement sur la pénibilité de la tâche, je lui rappelais tout de même la différence entre ce que j'allais leur verser et le salaire minimum en vigueur chez l'Oncle Sam. Mais cela ne fit que détériorer un peu plus l'ambiance.

Une fois le foutoir entassé dans la benne, le jardin éclairci et la maison nettoyée, il était temps de conclure. Ne restait plus qu'à avancer la monnaie. Et là, problème : pas de cash à la maison. Ce n'était apparemment pas le genre de mes nouveaux amis de prendre les chèques ou de sortir le week-end avec une machine à carte bleue. Je devins vert. Et Ray aussi tendu tout à coup que ses gars, en nage devant l'entrée, avaient le regard noir. Je sentis qu'il fallait trouver autre chose qu'un argumentaire, même bien ficelé, pour se sortir de ce coup-là.

Finalement, je proposai une escapade commune à la Huntington Bank la plus proche. Ray accepta de mauvaise grâce et me colla de près avec sa Ford sur le trajet, pendant que la Chevrolet prenait le chemin de la décharge. Je crus les avoir perdus à l'approche de la banque, à la faveur d'un feu rouge qui coupa le convoi. Mais Ray reparut aussi sec, et vint s'intercaler entre la Jeep et l'entrée. Je finis par ressortir quelques instants plus tard avec l'argent. Ray et l'un de ses gars, lunettes de soleil méchamment enfoncées sur le visage, commençaient à s'impatienter sérieusement, calés dans la pénombre de la cabine. Des accélérations répétées faisaient rugir le moteur.

Je marquai un temps d'arrêt, le fixai. Puis je m'approchai et tendis lentement l'enveloppe à travers la vitre en surveillant les mains des gars à l'intérieur. Ray pris l'enveloppe sans un mot. Puis la Ford démarra sur les chapeaux de roue et disparut à l'angle du bâtiment avant de reparaître près de l'autre aile en s'engageant, d'un virage sec, dans High Street.

A ma surprise, Ray, qui avait encore tenté de surenchérir avant de me filer le train à la banque, n'avait pas compté les billets. Il est des conventions inutiles : c'est le privilège des grandes amitiés. Et celle-là en était bien une, où je ne m'y connaissais pas en étrennes.

24.04.2007

Pourquoi Columbus ? (Desperate Housemen)

"But... what brings you here ?" nous lança le vieux mécano incrédule, sapé comme un farmer dans un film de Raoul Walsh, sur le parking de Chagrin Drive, un dimanche après-midi, lorsque nous lui avons dit que nous venions de Paris. Pareil pour le caissier de chez Trader's Joe, l'esthéticienne d'à-côté, la responsable immobilière de Short North - et j'en passe.

Pas mieux au bureau. D'ailleurs, il faut bien dire que, moi aussi, ça a été ma première réaction : "Euh, Columbus, t'es sûre ma chérie ? On va peut-être réfléchir un peu, d'abord, non ?".

Cause toujours (t'avais qu'à pas choisir une aventurière).

Bon, reprenons. Columbus, c'est d'abord le siège d'Abercrombie & Fitch, grande marque américaine de vêtements, que rejoint Anny pour aller tailler des croupières à la concurrence sur le marché de la lingerie. Quel siège d'ailleurs ! conçu par Anderson à base de matériaux design et de grands espaces lumineux, au beau milieu de l'immense domaine forestier de New Albany.

Bluffant.

On dirait une sorte de secte hype d'un nouveau genre, quelque part entre le Seigneur des anneaux (sans les Hobbit), une pub Hollywood et le campus de Stanford.

C'est aussi une ville de l'Ohio en plein développement, avec près de deux millions d'habitants, à laquelle L'expansion d'octobre a consacré une pleine page sur le thème "Columbus, reflet de l'Amérique". Alors que toutes les grandes villes du Midwest, comme Cleveland, Chicago ou Détroit, voient, notamment du fait de la crise du secteur automobile, leur population décroître, Columbus témoigne d'un dynamisme indéniable, avec une croissance économique d'environ 3 % par an depuis 2000.

Procter continue d'y faire ses tests marketing (and so does Abercrombie) et Honda s'y installe, à côté de nombreux autres sièges sociaux de grandes multinationales, notamment dans le domaine des assurances et de la finance.

Surtout, l'Université d'Etat de l'Ohio, la deuxième faculté du pays avec plus de 50 000 étudiants, entraîne dans son sillage des centaines de centres de recherche et autres start up dans le domaine des hautes technologies - une pépinière, à mi-chemin de New York et de Chicago.

C'est enfin une ville traversée par l'Ohio, entre grands buildings d'affaires des années 30 downtown et quartiers plus européens, comme German, Italian, Victorian villages, ou Short North - sans parler de zones plus résidentielles à Granville ou Bexley.

On dirait le camp de base de Desperate Housewife... ça tombe bien, on va peut-être réfléchir à une version masculine d'un truc de ce genre avec mes nouveaux potes abandonnés à eux-mêmes de ce nouveau business women's club.

20.04.2007

L'Amériii-que, l'Amériii-que...

Cela a commencé comme le refrain de la chanson de Joe Dassin, comme un air inconscient qui aurait accompagné ces derniers mois, et qui de fil en aiguille m'aurait mené jusqu'ici. A dire vrai, je m'y suis laissé entraîner par ma compagne, doucement, mais sûrement. C'est elle déjà qui m'a fait découvrir New York, il y a trois ans. C'est à nouveau elle qui m'embarque dans l'aventure américaine, reprenant au vol une envie que nous avions eue alors.

Certes, l'Amérique de Georges Bush - son arrogance et sa bêtise - ne font pas un programme. Mais l'obscurantisme du moment, et le biais affligeant qu'il introduit dans notre rapport aux Etats-Unis, nous masque la profondeur de champ : le pays de la recherche, de l'innovation, de la conquête, du multiculturalisme - bref, une aventure ouverte sur le monde d'aujourd'hui, qui reste un creuset du monde de demain.

Sur un plan plus personnel, ce voyage ne va pas non plus, si l'on ose dire, sans une visée de rééquilibrage. Plus jeune, vers dix-sept ans je me suis passionné pour la Nouvelle-Calédonie pour des raisons d'abord politiques - comprendre un processus de décolonisation original - puis, vers trente, économiques, en y revenant défendre, auprès d'Yves Rambaud, les intérêts d'une compagnie minière française qui y a son coeur historique, et les ennuis qui vont avec. Il y avait aussi le sentiment que quelque chose de plus épique s'y passait. Le job est fait et, avec lui, une certaine aventure culturelle s'est déroulée au fil de rencontres improbables, au coeur de l'Océanie.

Partir de Calédonie c'était quitter une périphérie pour retrouver un centre. De même, quitter Paris et la France aujourd'hui, c'est déplacer le centre de gravité et, avec lui, le champ des possibles. Et, comme lorsque j'ai quitté le Quai d'Orsay en 1997, je sens autour de moi comme un mélange d'envie et de bienveillance dans cette aventure dont le caractère de projet neuf survit à des racines si anciennes ; c'est le propre des mythes. Et puis, je crois que je vais aimer notre nouvelle communauté de Columbus.

18.04.2007

Une Aston Martin (pour Noël)

Moi, la voiture, je serais plutôt contre. Ce n'est pas que je n'aime pas conduire. Au contraire, j'aime rouler, de nuit en particulier, ou sous la pluie - toutes circonstances qui créent, comme en avion, l'impression d'une sphère d'initimité plongée dans le vaste monde. J'aime les conduites souples et maîtrisées, la sensation de filer à travers l'espace.

J'aime les allures fluides et les trajectoires pures.

J'ai du mal, inversement, avec les conduites plus chaotiques. Se faire conduire par ma mère, de ce point de vue, ça a toujours été un exercice assez éprouvant pour les nerfs. Une conduite à l'italienne si l'on veut, mais plutôt version Intimità que Fangio, une conduite qui suit le rythme de la phrase (et elle est très chantante, comme on sait, la phrase transalpine) et les accents de l'émotion - qui peut même confiner à l'opéra lorsque la voiture traverse une plaque de verglas ; ça met de l'ambiance, surtout pour les malheureux qui essaient de suivre derrière, mais ça déconcerte au début, comme tous les styles novateurs. Et encore, ce n'est rien à côté de celui de style de la Zia Clara, ma tante de Pise, qui conduisait, elle, sa Fiat Cinquecento comme elle préparait les lasagnes : ça partait dans tous les sens, il fallait presque faire un cordon sanitaire autour, le temps que ça passe.

Quant à la conversation de ma mère au volant du coup, on a un peu du mal à suivre. Mais bon, même à l'arrêt, voire sans voiture, mon père le sait bien, il faut quand même être très concentré pour se repérer : ça va beaucoup plus vite qu'un comité exécutif et ça parle de plus de choses en même temps. Alors on acquiesce vaguement, autour des ponctuations surtout, c'est plus facile à identifier, en essayant de faire passer ses crispations de passager en mimiques de participation à la conversation. Pas facile, mais avec un peu d'entraînement, on y arrive. Et puis, plus tard, ça peut servir comme technique pour faire autre chose pendant les réunions.

Ma pauvre maman, elle qui nous a conduit par monts et par vaux pendant de si longues années, quelle ingratitude... La cinquième fois, ils ont d'ailleurs fini par le lui donner, le permis : à mon avis, le type a préféré prendre le risque de déclencher un jour une catastrophe majeure sur l'A-13 que de finir ratatiné lui-même sur un poteau entre une ouverture des guillemets et un point d'exclamation à la trente-septième tentative. J'ai eu peur qu'elle m'ait repassé cet incomparable talent le jour où j'ai passé le mien, de permis : au moment où l'inspecteur me demande de mettre le clignotant, on a vu les essuie-glaces balayer consciencieusement le pare-brise avec ce qu'il faut de grincements cadencés au milieu d'un silence de mort. Je me suis dit : c'est foutu, si ça se trouve, c'est le même type qui a suivi ma mère, il va reconnaître le style de la famille.

Mais non, finalement, je suis passé à travers les filets de l'hérédité maternelle. En tout cas, pour ce qui est de la mécanique vu que côté discours parfois, maintenant que j'y pense, quand je m'explique, honnêtement, je ne dois pas être beaucoup plus clair : on sent bien qu'il y a de la conviction, mais il faut parfois remettre un peu d'ordre pour s'y retrouver. Regardez-moi ces notes d'ailleurs, ça part dans tous les sens, on ne sait même plus de quoi ça parle des fois.

Bref, j'ai eu quelques voitures, surtout de fonction, j'ai même conduit un ancien modèle de Land Rover en Nouvelle-Calédonie pour me fondre dans le paysage, enfin essayer du moins, mais je serais quand même plutôt contre. Perte de temps effarante, violence latente des comportements au volant, pollution, bruit, danger... La liste des inconvénients individuels et collectifs est longue. Elle a vite été, à Paris, rédhibitoire - et remplacée illico par l'association du bus, du taxi, du train, de l'avion et, à l'occasion, d'un véhicule de location pour le weed-end ou les vacances.

Obligé pourtant ici, avec le changement d'échelle, d'en passer par là. D'ailleurs, le pays est tellement vaste, les distances tellement dilatées, qu'on a n'a pas l'impression de polluer... On se dit que ça doit bien passer quelque part, mais c'est quand même beaucoup plus abstrait qu'à Paris comme idée. Je comprends maintenant pourquoi ils n'ont pas ratifié le protocole de Kyoto, les Yankees. Les comportements des automobilistes sont aussi beaucoup plus policés ici ; c'est que la guerre pour l'espace n'est pas ouverte, et la civilisation américaine est remarquable, y compris sur les routes, par son caractère éminemment fonctionnel. Faire une autoroute ici, c'est apporter une solution utile à un problème de circulation ; chez nous, c'est comme déclarer la guerre à deux mille ans de ruralité.

J'ai donc consciencieusement arpenté les concessionnaires du coin ces dernières semaines. Lincoln, Cadillac, Ford, Buick, Chrysler, Chevrolet, Dodge... Tout y est passé. J'ai bien eu une révélation sur une Aston Martin 2008 DBS V12 Vanquish. Je sais bien que ce n'est pas vraiment une américaine, et que Ford vient même de revendre ses parts dans l'affaire à prix d'or. J'étais quand même prêt pour l'occasion à concéder un kilométrage élevé, voire très élevé : 150 000 miles, qu'est-ce que c'est pour une voiture pareille ? Un aller-et-retour pour les courses, le tour du parking - une broutille. Mais non, le 150 000, en petit, là, en bas de la fiche, c'était le prix. J'ai bien essayé de leur expliquer, chez le concessionnaire, que ce n'était pas très raisonnable et, à la maison, que c'était l'affaire du siècle. Mais non.

Il y a comme ça dans la vie des moments de profonde solitude.

Du coup, c'est sur une magnifique Jeep Grand Cherokee Limited, un modèle V8 4,7l 4x4 de 2006, couleur silver, que nous avons fini par porter notre dévolu - une voiture à la fois puissante et élégante. Il a certes fallu tout le métier d'un vendeur guinéo-américain de chez Carmax pour nous décider à la transférer d'Atlanta (Georgie), et tant qu'à faire de payer le transfert avec, puis pour nous accompagner dans les innombrables formalités qui ont suivi. Comme dit Muhammad, avec son accent arabophone et son grand rire africain : "You know, I want you to be happy and I'll do my best for that". Il ne croyait pas si bien dire.

Le dernier jour, après déjà plusieurs visites chez le concessionnaire, et un nouvel après-midi passé entre la banque, l'assurance et les services administratifs divers, Anny a craqué : elle a demandé à voir le directeur de Carmax sur le champ pour qu'on conclue cette affaire une bonne fois pour toutes. J'ai suggéré, pour tenter de détendre l'atmosphère que, tant qu'à se faire tout de suite haïr des 150 types du garage, elle demande à voir le PDG ; du coup, elle a trouvé que c'était une très bonne idée et il a alors fallu la retenir in extremis de ne pas convoquer le président sur le champ. Résultat : les gars de chez Carmax s'y sont mis à quatre pour boucler le deal en un temps record. Efficace comme méthode. Ils vont probablement tous se cacher quand on va revenir pour la vidange, mais enfin, à court terme, ça donne des résultats incontestables.

N'empêche, ce que je préfère par dessus tout dans cette voiture, ce n'est pas le modèle, la couleur, l'espace, la ligne, le style ou la vitesse. Non, ce que j'adore, c'est le bruit du moteur. C'est un truc tout à fait extraordinaire ça, le bruit que fait le moteur d'une voiture américaine, ce vrombissement de basse cadencé, sourd et puissant... Je pourrais écouter ça pendant des heures.

En fait, cette voiture, c'est un avion : ça se conduit tout seul. C'est à se demander si ce n'est pas la même technique qu'avec les enfants sur les manèges. Du coup, pour l'Aston Martin, je peux peut-être retenter ma chance, pour Nöel.

10.04.2007

C'est joli l'Alaska (quand est-ce qu'on rentre ?)

On n'imagine pas comment, en dehors du bureau, la vie est semée d'embûches. J'aurais dû m'en douter en arrivant sur Chicago : pas moyen d'apercevoir la ville dans la purée de pois du dessous. Comme à la Tour Montparnasse, les jours de brouillard.

On a beau dire, ça donne quand même des compétences solides, quatre ans dans le même bureau. Moi par exemple, je suis devenu incollable sur la météo. D'autant que j'ai appris sur le tard que j'avais un éminent homonyme météorologue. Au point d'errance professionnelle où j'en suis rendu, pas question de me faire voler ce business prometteur : je me suis lancé illico dans un bulletin quotidien, d'ailleurs apprécié de mes premières abonnées, même si pour démarrer dans le métier, je me suis d'abord concentré sur le temps de la veille. Je ne dis pas que c'était très utile, mais ça détendait un peu, les jours maussades.

Tant que j'y suis, j'ai aussi acquis une connaissance, pour ne pas dire une ouïe très fine du conflit social : elles passaient toutes dans le coin, les manifs, pas moyen d'y échapper. Je finissais par les identifier à l'oreille, comme un garagiste ausculte un moteur. C'est comme ça que j'ai bien vu qu'il était en panne l'ascenceur social. Et, au 52ème étage de la Tour Montparnasse, social ou pas, quand on parle d'ascenceur, forcément, tu tends l'oreille, parce que l'escalier de la précarité à mille cinq cents marches, merci bien : pour le descendre, passe encore, ça se fait assez vite, je m'en rends bien compte en ce moment. Mais pour remonter la pente après, bonjour, je ne vais pas tarder à m'en apercevoir non plus d'ailleurs, s'ils continuent à me persécuter comme ça, les services de l'immigration - j'y viens.

Du coup, à l'arrivée dans la ville du vent, on prend le même tarif météo que d'habitude : deux heures de retard pour bifurquer sur l'Ohio. Mais ç'aurait pu être pire : le type de l'immigration - on aurait dit Jackie Chan - a voulu me renvoyer chez moi direct. Au début, j'ai pensé à le défier en combat singulier. Finalement, je lui ai laissé une chance, ça n'aurait pas été humain comme combat, vu que j'ai fait du karaté dans ma jeunesse - médaille de bronze de Do shotokan en coupe de Seine-Maritime. Rien que le titre des fois, ça paralyse mes adversaires, je l'avais bien senti déjà, dans China Town, à New York, il y a trois ans : pas un pour relever le défi, les lâches. Bruce Lee au fond, c'est un peu comme de Gaulle : au début, on a l'impression qu'ils sont plusieurs, et on voit bien qu'au premier truc sérieux, il n'y a plus personne. Et encore moins pour prendre la relève derrière.

J'ai eu beau lui expliquer que je croyais vraiment en Dieu, que j'étais pour un renforcement massif (mass reinforcements) des forces armées en Irak et qu'accessoirement, je n'avais plus de chez moi au pays de Jacques Chirac, il n'a rien voulu savoir. Depuis le collège, si ce n'est pas depuis l'école primaire, j'ai un vrai don pour énerver les gens de l'administration, moi, c'est dommage que ce soit pas un métier. Bon, j'aurais pas dû prononcer le nom de Jacques Chirac non plus, j'ai l'impression que ça l'a énervé encore plus - pire que nous. Surtout depuis sa dernière déclaration métaphysique chez Drucker sur la vie après la politique de la mort ou quelque chose de ce genre, je n'ai pas bien compris, on aurait dit la blague de Raffarin sur le référendum. Sauf que ça sent un peu le revenant annoncé, cette déclaration fumeuse, et le roussi avec par la même occasion. Si ça continue comme ça, quand on reviendra, il ne restera plus que le Parc Astérix, la poste et Hippopotamus.

Finalement, Anny, qui a dû elle aussi de nouveau justifier son job par la même occasion, a ressorti mon billet retour, et ça a fini par le faire. Au moins temporairement : Jackie Chan m'a donné six mois, pas un jour de plus. Soit c'est une blague - mais ça en n'avait pas trop l'air -, soit c'est un point qu'il va falloir regarder sérieusement, et vite fait, avec l'avocate d'Abercrombie. Ou alors, c'est un coup de ma mère.

Mais, sur l'échelle de la survie, ce n'est pas le plus grave.

Le lendemain de notre arrivée à Columbus, j'ai crû qu'à la suite d'une regrettable erreur on était remonté vers l'Alaska au lieu de descendre sur l'Ohio... Une tempête de neige a pris en écharpe tout le nord-est des Etats-Unis, de Saint-Louis et Minneapolis jusqu'à Washington et à la pointe nord-est du Maine. Sur le coup de midi, tous les occupants de la holding financière en face de l'appartement à Easton ont commencé à décamper et, chez Abercrombie & Fitch, ils ont fait pareil. La tempête de neige s'est bientôt muée en une saleté de tempête de glace : une pluie de cristaux durs comme des gravillons, qui viennent se coller sur les routes, les vitres, les tôles et, accessoirement, sur le premier français sorti descendre les poubelles - ils ont quand même la tempête revancharde dans le coin.

Les rues se sont peu à peu vidées, et un escadron de chasse-neige a bientôt pris le relais en quadrillant tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une route ou à une place de parking. Drôle de concert : le jour, celui des raclettes des automobilistes qui s'acharnent à décoller la glace ; la nuit, le doux va-et-vient des trucks qui traquent le flocon. Encore heureux qu'il n'y ait pas eu de clandestins dans les parages, avec le bruit des flingues, on n'aurait pas fermé l'oeil de la nuit.

Ce matin encore, la température avoisinait les - 10°. Pour la Saint-Valentin, je m'étais dit comme ça qu'on aurait pu aller courir tout nus dans les bois alentour - une sorte de ressourcement primitif, une inspiration primale (chaque fois que je lis un psychanalyste - en l'occurence, le dernier bouquin de Pontalis, sur le vol aller -, ça me fait le même effet : c'est vraiment n'importe quoi la psychanalyse). Réflexion faite, on attendra le printemps. Ou alors, c'est que pour courir. Enfin, si on n'est pas morts de froid d'ici là. Ou dévorés par un ours blanc - il paraît que c'est arrivé il y a quelques semaines par ici, à un arrêt de bus. Depuis, je guette les ours blancs à la fenêtre et le premier qui montre patte blanche, je l'attaque à la raclette anti-gel.

J'avais noté dans ma cleck-list de faire une présentation de mon business en arrivant. Vu la tournure que prennent les événements, je vais plutôt commencer par mon testament. Peut-être même par un projet d'épitaphe alternative : "dévoré par un ours dans l'Ohio", je sens que ça ne va pas le faire. C'est ma grand-mère qui va bien rigoler : elle va croire que c'est encore un truc qu'on lui raconte pour voir si elle capte encore quelque chose du monde en général, et de sa descendance en particulier. Descendance aux enfers du Jour d'après, oui. D'ailleurs, je m'attends à voir passer un paquebot d'un moment à l'autre devant la maison, juste avant l'ours.

Il n'y a pas à dire, on n'est pas tous égaux devant le réchauffement climatique.

Toutes les notes