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24/04/2007

Pataskala Tornado (1) Prom bal, shopping et burito

Elle aurait pu venir des Rocheuses, des Appalaches ou des Grands Lacs, c'est du Kansas qu'elle a finalement surgi ; embrasser les grandes plaines du Mississipi avant de fondre sur Columbus, elle a préféré prendre l'avion ; prendre un nom de président, de star hollywoodienne ou de bataille du pacifique, elle a opté pour un prénom d'artiste.

Nom : Camille. Age : 18 ans. Statut : nièce. Date d'arrivée : 16 mars. Date de départ : 25 mars. Niveau d'alerte : maximum. Dégâts : en cours de chiffrage. Séquelles : profondes.

Regards perdus dans le vide, épuisement physique, tics nerveux, tremblements de la maléole, lessivage psychologique, Weltanschauung laminée, tics nerveux incontrôlables, appartement dévasté (encore que désormais truffé de nounours, bretelles de soutien-gorges et autres rubans dorés)...

Au 3627, Chagrin Drive, on est à peu près aussi guillerets qu'à Stalingrad en février 43, à la clôture des festivités germano-soviétiques.

Tout avait pourtant commencé de façon paisible, il y a une dizaine de jours. Rayonnante mais sage, Camille débarquait à Columbus, ayant juste égaré ses bagages à Chicago, avec seulement un jour d'avance sur le planning. Le premier jour fut tranquille et harmonieux, tout empreint du bonheur des retrouvailles.

On devrait toujours se méfier des premiers-jours-tranquilles-et-harmonieux tout- empreints-du-bonheur-des-retrouvailles - et des expressions à la noix par la même occasion. Il apparaît, rétrospectivement, comme une sorte d'ultime répit avant la tempête, ce premier jour fourbe et dangereux.

Et elle ne tarda guère à se déchaîner, d'ailleurs, la tempête.

Les jours suivants furent en effet pris dans une double tornade furieuse, l'une mue à l'ouest au-dessus du quartier commercial d'Easton par un nouveau genre de shopping compulsif et dévastateur, l'autre à l'est sur la paisible bourgade de Pataskala par une nécessité absolue de faire réaliser sur place la robe de "prom", ce bal qui aux Etats-Unis clôt l'année scolaire. Impossible d'échapper au déchaînement de cette tornade adolescente qui emporta tout sur son passage, et finit par envahir non seulement la salle de bain, le dressing et la bibliothèque, mais aussi le salon, le bureau et la voiture.

Et même les rendez-vous avec l'agent immobilier, tant qu'à faire - des fois que nous l'eussions oubliée, ne serait-ce qu'un quart de seconde, la robe ; à moins que ce ne fût pour vérifier que, sous son apparence d'agent immobilier, l'agent immobilier avait, lui aussi, une vraie passion pour les robes de bal. Du bol, il s'appelait Kelly, notre agent immobilier. Il se serait prénommé Malcolm ou Robert que ça aurait sans doute été plus tendu, à certains moments. Bref, on aurait pu dormir sous une tente sur les bords de l'Ohio le mois prochain ou se nourrir de Wonka Razzapple Magic Dip matin, midi et soir pendant deux ans : l'essentiel était que l'on repartît le jour dit avec la même robe que la cousine de Monica Bellucci dans Mission impossible III.

Paranthèse culturelle : le Wonka est un truc que m'a fait découvrir Camille, une sorte de mélange de sucres fruités - celui-là associait judicieusement fraise, cerise et pomme - que l'on goûte avec un batonnet, sucré lui aussi pour ne rien gâter, ou alors seulement les dents. Je me demande du coup si ce n'est pas le produit miracle qu'ont ingéré Lance Armstrong et Floyd Landis sur le Tour de France, ce truc - auquel cas je suggère que les médecins du Tour s'intéressent davantage à la langue qu'à la vessie des coureurs : moins gênant, et plus efficace au vu de la coloration chimique prononcée et persistante de cette saleté de confiserie amerloque.

Ce n'est d'ailleurs pas tout. Camille, qui fait généreusement partager ses coups de coeur et qui a une passion manifeste pour la gastronomie mexicaine, surtout celle de chez Tacobel, m'a aussi fait découvrir le burito. Ah, le burito, les amis, rien que d'y repenser, je m'étouffe derechef. Mais la pire étouffade, c'était quand même la première, avec le burito lui-même (moi non), le vrai, celui qui est fourré au riz, aux haricots rouges, au poulet grippé avec une petite touche de Chili sauce, de compote d'avocat mauve et aussi une pâte en plastique rafistolée tout autour, des fois que le consommateur trouverait ça trop facile à ingurgiter, même sans le caoutchouc.

La vache. Si le Wonka est à la diététique ce que l'huile de foie de morue est à la gastronomie, alors le burito est à la paix entre les peuples - et en particulier avec le peuple mexicain, qui est quand même vicieux comme peuple pour avoir ne serait-ce qu'imaginé un truc comme le burito -, ce que la Dianétique est à L'Etre et le néant, avec tout de même plus d'accointances avec le néant.

Mais bon, ils étaient peut-être morts de faim, quand ça leur est venu, l'idée du burito, au Mexique.

Pataskala Tornado (2) Du problème de l'employabilité en période de tempête

Tout au long de la semaine, j'ai donc vaillamment enrichi l'éventail, certes déjà large, de mes compétences : chauffeur, garde du corps, goûteur, teenager-sitter, punching ball, nounours (aujourd'hui encore, il y a Barnabé, un hippopotame en peluche coincé entre deux coussins, qui témoigne de l'étendue du désastre sur le sofa), majordome, clown, chien de compagnie (j'ai même été rebaptisé "Dudaï Brutus", une sorte de mix entre Doudou et Toutou, pour la circonstance), assistant video, secrétaire, DJ, coach. Et j'en passe.

Il faudra que je leur en reparle à l'ANPE, ils ont pas voulu de moi, mais je les aime quand même. Il faut dire aussi que je traverse une phase christique d'amour universel pour le genre humain ces derniers temps, ça se voit surtout à mes cheveux plus longs et à mes jeans "shabby", comme on dit chez Abercrombie. Quand je pense d'ailleurs qu'à l'heure qu'il est, Anny est en train de présenter ses collections au boss de la New Albany Company et à ses acolytes, je me sens quand même un peu coupable.

A moins que je ne me fasse embaucher dans une boutique d'Aber. Je le sens moyen, remarquez, le : "Il te plaît ton nouveau slip, Bob ? ça te dirait une casquette avec ?". Sur un plan esthétique, la concurrence est rude, mais l'autre jour, dans la boutique d'Easton, il y a bien une cliente qui m'a pris pour un vendeur (c'était juste avant que je comprenne que les filles n'en auraient pas pour dix minutes comme convenu, mais pour cinq heures). Mettons qu'il s'agissait plutôt de la mère d'une cliente, mais quand même. Il faut bien reconnaître aussi qu'avec mes nouveaux jeans déglingués et mes tee-shirts californiens, je me rapproche quand même davantage jour après jour, mine de rien, de l'American teenager way of life que du standard des réunions SFAF au Lutetia. Ah, à peine arrivé qu'il est bien parti le retour, tiens. Aujourd'hui, quand je regarde mes costumes, je commence à me demander, un peu comme un capitaine du GIGN devant une armure d'Azincourt, pourquoi il faudrait que je m'habille en musée pour aller vaquer à mes occupations.

Tout de même, ça pourrait bien me relancer dans les services cette semaine multi-tâches, c'est sûr. Je pourrais aussi, tornade oblige, y ajouter une petite touche de passion météorologique et un surcroît d'expérience en gestion de crise, histoire d'assurer la cohérence avec ce qui a précédé. La cohérence, il n'y a que ça de vrai les enfants : on peut faire un truc débile toute sa vie, l'essentiel, c'est de le faire avec cohérence - cohérence définie comme l'amplitude à l'intérieur de laquelle il est possible de faire le truc en question de façon un peu plus, ou un peu moins débile. Je sens que ça va nous ouvrir des perspectives immenses, l'employadébilité.

Quand je repense, à propos de ma dernière tornade, à cette histoire d'injonction paradoxale à dormir debout, ah ! on m'y reprendra à disserter sur les théories fumeuses des gars de Palo Alto - encore un type qui n'a pas dû croiser Camille sur son chemin, Watzlawick. Sans parler du fait qu'une écrasante majorité de lecteurs sont quand même plus intéressés par la gaudriole que par le new deal, ce qui va finir par me poser un problème - à moins que ce ne soit le sens de l'histoire. Parmi les autres, même ma mère a laissé tomber ; d'ailleurs, depuis l'histoire de l'Aston Martin, c'est bien simple, elle ne me parle plus, même s'il subsiste un doute attendu que mes parents sont partis gambader au Cap-Vert entretemps et que ça ne doit pas être truffé de web cafés à tous les coins de savane non plus, ce pays, ça me laisse une chance de détruire la note avant qu'ils ne reviennent à la maison.

Ou alors - je réfléchis tout haut -, j'embauche un hacker du coin pour flinguer les connexions à Baons, mais ça risque aussi de ralentir le rythme de croissance du portefeuille de mon père chez Boursorama et, virtuellement et par ricochet, d'appauvrir ma situation à long terme, si bien que je me retrouve dans un dilemme cruel entre ma futurabilité patrimonialesque et ma présentabilité blogomaniaque. Encore n'intégrè-je pas ici ma crédibilité professionnellatique qui, et je peux le comprendre, pourrait apparaître, à la lecture de ce blog, en aussi bonne posture que Gérard Schivardi dans la course à la présidentielle. En matière de course, il ferait mieux de se concentrer sur les échalottes, cela dit, Gérard Schilardi. Mettons que j'en profite pour m'occuper de mes oignons : qui est-ce qui va se dévouer, pour la ciboulette ?... Parce qu'il a autre chose de mieux à faire, peut-être, le Frédéric Nihous ? Et pourquoi Vercingétorix il se présenterait pas non plus, tant qu'on y est ?

Bon, qu'est-ce que je disais déjà, ah oui, mais qu'est-ce que je lui ai donc fait à Watzlawick, hein ? Fais gaffe, Paul, faudrait quand même voir à ne pas abuser de ma période christique non plus. Ou alors c'est un peu comme la fable de La Fontaine avec Abraham, sauf que Dieu, au lieu de me demander d'écraser une fourmi dans Animal Planet, m'aurait envoyé une tornade sur National Geographic - genre, ah, monsieur chantait avec Palo Alto, eh bien, qu'il danse avec l'injonction paradoxale, maintenant.

A moins que ce ne soit plutôt l'histoire de la tentation de Jésus par le diable dans le désert, je ne me souviens plus bien quelles soldes (genre "moitié pour cent" comme dirait Camille qui, après un an dans le Kansas, a un peu de mal à recauser français dans le texte) il lui propose à Jésus, Satan, chez Abercrombie, mais je sais que c'était pas un moment facile pour lui, il a fallu qu'il soit super aware et fort dans sa tête, Jésus, pour ne pas céder à la pression du shopping.

Ou l'on voit que ma prédisposition évidente à la psychologie fait de moi, outre un coach naturel, un exégète motazilite de premier plan - Note pour mon conseiller ANPE : surtout, ne pas chercher à rentrer "motazilite" dans le référentiel métiers, ça va faire péter le système, on va mettre toutes les agences au chômage, et on va se prendre une telle série d'engueulades en chaîne qu'à la fin, c'est sûr, il y aura des morts. Tiens, allez, au hasard, Schilardi, viré. Non, bon, je veux bien me dévouer encore pour cette fois-ci à cause de mon potentiel de résurrection du moment, mais faudra pas y revenir, je serai pas toujours là pour vous sauver les miches les gars, ok ?

En tout cas, quand ça vous passe dessus, pas moyen de réfléchir à toutes ces questions pourtant passionnantes : ça ruine toute velléité d'activité ou d'intérêt étrangère à son coeur, une tornade de cet acabit. Avec une légère rémission, à mi-séjour, autour de l'Ecole du Louvre que Camille, qui a un joli coup de crayon et un sens munchien en diable de la couleur, veut intégrer. Il va falloir se dépêcher d'aller s'y faire une toile avant parce que, une fois que Pastakala Tornado y aura pointé son nez, les déferlements touristiques du Da Vinci Code vont vite prendre l'allure d'un mouvement de panique dans l'autre sens digne de War Of The Worlds, je vous le dis moi, ça va déménager chez les Templiers - et d'ailleurs, si ça se trouve, c'est à Kansas City qu'il se cache, le tombeau de Marie-Madeleine.

C'est pas un scoop, ça, peut-être ?

Les tornades, c'est sûr, ça pertube un peu. Mais le truc, c'est qu'à peine elles ont passé leur chemin que, déjà, elles vous manquent.