30.03.2008
L'art délicat du rond-de-jambe en dehors sous climat continental (2) La question de l'universel
En ouvrant la jolie barrière de fer noir ouvragé du début du siècle dernier, je ne peux que tomber nez-à-nez avec les intrus. Depuis, nous avons réinstallé notre somptueuse chaîne B/O - le modèle Beolab 8000, à utiliser avec le système Beosound 9000 : "une pure icône musicale" souligne la notice publicitaire de l'objet qui ajoute, sobre : "une véritable universalité", ce qui me fait penser qu'il faut que je me tape le dernier François Jullien dont le titre, à lui seul, est un vrai bonheur : "De l'universel, de l'uniforme, du commun et du dialogue des cultures". Encore le titre n'est-il rien à côté de la conversation avec la libraire, une femme qui vient d'un "milieu d'argent" mais qui "croit en l'Etat". Et qui croit aussi que notre civilisation l'emportera sur la chinoise si nous persévérons dans notre être. Ou quelque chose comme ça. Bref, avec ce matos high tech, à l'avenir, en cas d'incident, je pourrais monter perfidement le volume en faisant comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, en faisant au besoin quelques pas de danse, à défaut de footing, dans le salon. Et puis si l'incident en question sur le trottoir se révèle être un début de catastrophe nucléaire ou quelque chose dans le genre, tant pis, ce sera comme une ultime élégance, vaine et magnifique, qui s'évanouira dans l'azur. De toutes façons, entre mourir carbonisé direct dans le salon ou courir se cacher à la cave, y a pas à tortiller : il vaut encore mieux prendre l'option de la mort instantanée dans le salon.
Mais là, dans ma tenue de jogging préférée au milieu des passants sur ce trottoir verglacé, je ne peux pas me retrancher dans le salon et monter le son. - Que se passe-t-il donc ? lancè-je à l'homosexuelle assemblée. Et là, j'apprends un truc absolument incroyable : Richard - Richie pour les intimes -, mon voisin d'en-face, s'est lamentablement vautré sur le verglas en sortant de chez lui la veille et montre à qui veut bien s'arrêter sur le trottoir le haut de sa fesse droite marquée d'une large brûlure rougeâtre. Je vois bien en même temps que les deux autres commencent à profiter de mon arrivée pour filer en douce. Ils ont raison : mais qu'est-ce qui lui prend-il donc au Richard, il le voit pas peut-être que c'est pas très joli-joli à voir sa blessure de guerre ? Bref, il faut agir vite. Je commence à trottiner en direction du parc pour empêcher Richie, à la recherche d'un relais de conversation de trottoir, de me coller deux plombes avec son histoire passionnante.
Au début, je l'aimais bien, Richie. Aujourd'hui encore aussi, d'ailleurs, mais différemment, disons à distance respectueuse. Avant je discutais volontiers avec lui, en le croisant l'après-midi. Jusqu'à ce que je comprenne que ces élans de jovialité, sur le coup de cinq-six heures, ne soient généralement que la conséquence de la beuverie en règle de l'après-midi. Ses hésitations ou sa lenteur, que je mettais sur le compte d'une sorte de réserve, ont fini par apparaître pour ce qu'elles sont : une lourdeur de poivrot. La difficulté, c'est de faire la synthèse entre ce Richard-là, le plus souvent rond comme une queue de pelle, et celui qui, plus jeune, formé au ballet d'Akron, était un danseur passionné qui fit même de nombreuses tournées en Europe, à Londres, à Nice, et j'en passe. Pourtant, quand il me parle de la France maintenant, ce n'est plus que pour louer les bouteilles fameuses de la Côte de nuit, le reste j'ai l'impression, il s'en fout un peu.
Ah, elle est belle la danse américaine. Il n'a quand même pas pu s'empêcher de s'assurer que, moi aussi, je pouvais pratiquer le verglas en tutu avec lui dans un duo magnifique un soir de blizzard. L'autre soir, alors que l'on s'apprêtait à monter en voiture pour aller dîner, il nous salue, échange quelques mots avec nous en contournant sa vieille mercedes (mais bien pourrie comme mercedes, avec un grandiose bruit de ferraille qui terrorise tous les écureuils du quartier, pauvres bêtes) et, pile au moment où on réussit à le lâcher, patatras ! re-rond comme une queue de pelle, il se re-vautre sur son verglas préféré dans un sublime dérapage, juste avant le passage piéton. Danse avec les clous. Et qui c'est qui s'y colle, pour le relever ? En tout cas, j'aurai essayé, en l'attrapant sous les bras, mais ça a marché moyen, il a fallu qu'il y mette du sien, Richard du Déclin. Misère. Richie, je t'en conjure, si toi aussi, comme le voisin du 600 et quelque, tu as repéré ce blog et que tu te souviens comment fonctionne ton traducteur Google, ressaisis-toi : (re)lève-toi et (ne rate plus la) marche.
18:52 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : danse, universel, Columbus, Etats-Unis
07.03.2008
L'art délicat du rond-de-jambe en dehors sous climat continental (1) Le problème avec le fuel
L'autre jour, en fin d'après-midi, je remarque une agitation inhabituelle devant la maison. Quoi, un attroupement ?
Qui a déclaré la guerre à qui ?
Quel Etat a été ravagé par la dernière tornade ?
Non... le président de la République française aurait encore fait des siennes ? - On peine à le croire. Car enfin, trop, c'est trop. Soit dit en passant, je ne comprends toujours pas pourquoi on ne pourrait pas commencer une phrase avec "car" ; enfin, je comprends, mais je n'accepte pas du tout cette règle : il me semble, mais c'est sans doute très personnel, que le "car" fait une attaque de phrase percutante, vous ne trouvez pas ? Quoi ! Tu ne trouves pas ?! Vas-y, vas-y, dis-le ! Carsse-toi, gros con, va.
Bon. Ça va mieux.
C'est vrai qu'à haut niveau, l'écriture sublime les pulsions, comme la politique les passions. Ou, aussi bien, la pêche les poissons, compte tenu du prix du fuel.
Du bas de l'escalier où je finis de m'équiper sobrement (toujours pas de pantalon de survêtement) pour un footing hivernal (ce qui est tout de même moins glacial à écrire qu'à faire), je vois que l'attroupement dépasse bientôt une personne.
Du jamais vu.
J'en vois deux puis, me penchant un peu en avant sur les marches, trois. Auxquelles s'ajoutent bientôt trois autres, des caniches miniatures, délicieusement vêtus de petits paletots bariolés, et qui semblent, eux aussi, très concernés par l'affaire. Puissent-ils juste éviter de se soulager sur le terre-plein devant la maison que nous avons laborieusement reverdi et je me montrerais d'une neutralité royalement bienveillante .
Pas comme l'autre fois quand, alors que je me garais, j'ai vigoureusement interpelé une passante que je venais de voir faire faire ses besoins à son fauve sur mon terre-plein. Mauvaise lecture du geste (il faudrait ici développer l'idée que nous avons dans la vie, et je ne parle pas ici seulement de la vie sexuelle, besoin de beaux gestes, de gestes élégants, harmonieux, justes, une sorte de poésie du droit au but comme le teckel repris de volée dans cette admirable publicité scandinave) : il y a, semble-t-il, sur le plan de la pratique défécatoire, des usages fort différents d'une race l'autre et je m'y suis bêtement trompé. La voilà offusquée, et moi misérable.
Mauvais pour mon image locale ?
- M'en fous.
J'ai en tête bien d'autres considérations en ce moment. Et puis ce qui m'intéresse, moi, c'est le monde, ce n'est pas du tout les municipales. Par exemple, je suis avec un vif intérêt la campagne présidentielle américaine, mais j'avoue ne pas m'être penché deux secondes sur la réélection de Truc Coleman, le maire de Columbus l'automne dernier (il a une tête d'escroc et en plus il a l'air tout à fait nul, ce type). Et, pour ce qui est de la France, qui fait tout de même partie du monde, je ne fais exception que pour quelques grandes villes, et encore, essentiellement par amitié pour Alain Juppé, que je connais bien depuis 1995 surtout, et que j'ai appris à apprécier depuis que je sais que, lui aussi, il a essayé de faire croire que l'on pouvait faire des choses sérieuses au Canada - ah, ah ! Alain, si tu me voies en ce moment sur macabanaucanada.com, sois indulgent pour la photo avec l'ours... Salut à toi mon grand !
Oh putain. Je sens que ça me reprend.
Il faut dire aussi que trois attentats à la crotte de chien sur ledit terre-plein ces derniers jours m'avaient mis les nerfs à vif.
On le serait à moins.
Me voilà donc équipé pour cette nouvelle folle course sous la neige. Quel kamikaze je fais tout de même. L'autre jour, c'était sous une pluie dense et froide ; obligé de jeter l'éponge finalement au cinquième kilomètre, devant des automobilistes mi-intrigués, mi-rigolards qui traînaient un peu aux stops des angles du parc pour s'assurer que c'était bien un être humain qui courait sous ce déluge. Et pas un Mexicain, un Irakien - ou un Britannique par exemple.
Mais là, le courage impose d'abord de fendre la foule avant d'affronter les éléments. Se lancer dans l'inconnu. Aller à la rencontre de ce groupe aussi massif qu'hostile.
Les salauds. Si ça se trouve, ils veulent me passer à tabac, comme dans la rue d'à-côté, souviens-toi, l'été dernier.
Je sors quand même.
23:56 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : politique, municipales, animaux, Sarkozy, municipales 2008
04.03.2008
Obama's Ohio Tornado
Nous voilà à la veille du scrutin décisif de l'Ohio. La journée a été magnifique, annonciatrice du printemps qui guette après avoir été si longtemps bloqué par des températures oscillant entre - 5° et - 15° et les épaisses couches de neige de l'hiver.
D'un coup ici, les gros paletots n'étaient plus de saison et le cèdaient témérairement aux tee-shirts. C'est comme si la vie commençait à s'ébrouer de nouveau. Pour le moment du moins : les vingt degrés de plus accumulés aujourd'hui auront disparu aussi sec demain matin. Aussi sec ? Voire : ce sont des trombes de pluie qui sont annoncées pour cette nuit et que l'on sent déjà poindre au loin, aux environs de minuit.
Dans la rue cet après-midi, au retour d'un déjeuner tardif et rapide chez Brown Bag, je croise, au carrefour de Kossuth et Mohawk, juste devant la gargote du coin, une vieille dame distinguée et malicieuse que je connaissais de l'association des jardins de German Village. Elle promène une petite boule de poils blanche aussi minuscule que joueuse, Noodle, son nouveau protégé de deux mois qui revient d'une de ses premières sorties au parc.
Nous devisons. Elle porte un petit badge en faveur d'Obama et me parle avec beaucoup de douceur. Son enthousiasme, que les chroniqueurs politiques attribuent d'ordinaire à la jeunesse américaine, est réjouissant (celui de Noodle aussi, mais davantage semble-t-il rapport avec le grattage de ventre dont on le gratifie qu'à l'électon qui approche). Elle aurait dû, selon toute hypothèse, voter pour Hilary ("she is the brain" lui rend-elle malgré tout hommage) - voire pour Huckabee, si elle avait penché pour les Républicains.
Mais non. Obama est au-dessus de la mêlée et elle a foi en sa réussite. Lui qui a prêché tous ces derniers jours dans les terres du Midwest, on le dirait en effet porté par un côté rédempteur... après huit années de catastrophe lâche-t-elle, affligée autant par les dégâts à l'intérieur du pays que par l'effondrement de l'image de l'Amérique à l'étranger.
Réjouissant, oui - et symptomatique de la campagne du sénateur de l'Illinois qui, partout où elle passe, fait bouger les lignes et donne surtout le sentiment de réunifier l'Amérique en un nouvel élan. "It's here, it's now, it's us : Vote" proclame encore une affichette universitaire bien en vue à l'entrée de la laundry, derrière, sur Third Street. Voici, de part et d'autre de la rue, la vieille dame et le bel âge réunis.
Moi-même, entre deux, je n'ai pu m'empêcher de ramener d'une déambulation nocturne hier une petite pancarte "Obama 2008 - Vote March 4th !" - pour la mettre bien en évidence sur le terre-plein devant la maison. Juste devant l'entrée des vieux réacs d'à-côté.
Normalement, les tornades ne remontent jamais aussi haut du sud. Pour ce qui est du climat en tout cas.
21:32 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Obama, élections américaines, Clinton, politique, blog
09.02.2008
A bout de souffle (petite théorie du changement en travelling aéroportuaire)
J'ai raconté il y a quelques mois (dans un note passée depuis lors sur un autre blog) comment, par une belle matinée de juin - la dernière du mois, je crois bien - alors que nous nous apprêtions à monter à Chicago en voiture, j'ai décidé d'arrêter de fumer. J'ai tenté d'indiquer quels genres de bénéfices concrets l'on peut retirer, dans un délai raisonnable, de cette décision, notamment sur le plan de l'activité sportive. J'ai encore vérifié cela récemment, par accident cette fois, à Chicago de nouveau - à croire que la "windy city" donne décidément un peu de souffle (elle est aussi une de mes villes américaines préférées).
C'était il y a quelques jours, au retour d'une virée en Europe. Après avoir été bloqués une journée et un nuit à Ohare International Airport à cause de l'impressionnante tempête de neige qui sévissait alors, nous attendions qu'un des vols pour Columbus se libére pour rentrer enfin à la maison. A l'extérieur, on voyait à travers les grandes vitres de l'aéroport les chasse-neige et autres pulvérisateurs tenter de libérer les pistes et les avions de l'emprise de la neige, entre deux bourrasques. Au moins une nuit d'hôtel confortable nous avait-elle permis de récupérer un peu au beau milieu du retour et de la tempête.
Le lendemain, au moment d'embarquer sur un des vols pour lequel nous étions en liste d'attente et qui était reporté d'heure en heure depuis l'aube, l'employée de service nous indique soudain que nous avons une place quasi assurée, mais sur un autre vol (pourtant annoncé avec un important retard, lui aussi, sur les panneaux d'affichage) affrété pour faire face à ces circonstances exceptionnelles, si toutefois nous arrivons à temps au guichet qui se situe... à l'autre bout de l'aéroport.
Deux à trois minutes pour traverser cet immense hall entre diverses échopes et des foules de gens se croisant dans les deux sens, avec un chariot lourdement chargé de la partie des bagages que nous avions pris avec nous (beaucoup de livres ! mais peu d'affaires de rechange...). Je pars en avant-garde pour tenter d'attrapper quelque chose de sûr de ce côté et commence donc un long sprint en forme de parcours d'obstacles. Je file à toute vitesse en poussant ce chariot aux allures de tank, fends la foule, slalome entre les ilôts, évite les brusques changements de trajectoires des passagers égarés et finit par arriver à temps au comptoir en question.
L'employé italien est débordé et tendu - son imprimante a lâché et le renfort tarde à venir -, mais je le mets de mon côté d'un mot (après qu'il eut crié au téléphone à sa compagnie qu'il ne s'appelait pas Superman, j'enchaînai d'un facile : "'Monsieur superman, j'ai besoin de vous"...) et l'affaire est vite débloquée. Nous obtenons in extremis deux places sur le vol en instance de départ (non sans que ma compagne, arrivant peu après et croyant que l'affaire avait échoué, commence à prendre publiquement à partie le pauvre employé d'United...).
Au terme de ce rattrapage, quelque chose me surprend, me laisse une impression étrange que je n'arrive pas à identifier précisément. J'y suis : je viens de m'envoyer un petit steeple-chase à fond la caisse chargé comme un âne et à l'arrivée... je suis à peine essouflé, en ayant complètement récupéré au bout d'une dizaine de secondes. J'avais pourtant fortement ralenti le rythme des footings depuis le début de l'hiver à cause d'une douleur aux genoux qui faisait suite à la reprise d'un entraînement plus intensif depuis l'été, et non en raison du froid ; de ce point de vue, je dois d'ailleurs être le seul à continuer de courir en short (mais plus torse nu ! n'est pas Rambo qui veut...) autour de Schiller Park par les temps qui courent, entre les tempêtes de neige juste au Nord, et les tornades dévastatrices un peu plus au Sud.
L'anecdote, sans doute, pourra paraître dérisoire et manquer un peu de souffle. C'est pourtant à ce genre de détails, anodins, accidentels, beaucoup plus qu'à de grandes déclarations que non seulement se révèle mais aussi se justifie un nouvel état. Je crois qu'il en va de même, plus généralement, des projets de changement réussis. A un moment donné, ce qui fait la différence entre un vrai et un faux changement - entre une modification durable et une parodie de rupture -, ce qui indique que ça a marché, c'est le fait que les individus qui en font l'expérience se sentent mieux, ou non, dans le nouveau système à travers des améliorations concrètes qui se traduisent, encore une fois, non dans des déclarations tonitruantes mais dans des détails - d'ailleurs d'autant plus anodins qu'ils traduisent la normalisation du nouvel état et, pour ainsi dire, sa naturalisation comme aurait dit Barthes.
20:10 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : voyages, Chicago, tabac, aéroport, tempête, changement
18.10.2007
Spéléologie du matriarcat (une séance d'épouillage au Studio Fovero)
Un début après-midi pluvieux, au Studio Fovero, le coiffeur qui fait l'angle entre Third Street et Whittier. C'est un salon agréable, contemporain sans être zen, au contraire, il serait plutôt d'allure baroque entre ses longs miroirs dorés et ses grandes tentures noires. Après un déjeuner rapidement avalé en face, chez Brown Bag (une excellente soupe à base de chou-fleur et de cheddar avec un sandwich végétarien), je m'y laisse choir en une sorte de demi-sieste, entre les mains de Michele, une jolie métisse dominicaine élancée, au teint à la fois mat et clair et au cheveu vigoureux, qui m'avait déjà convaincu, la dernière fois, de couper plus court qu'à l'accoutumée. C'est comme ça : rien de tel parfois qu'un bon raccourcissement pour se remettre les idées au clair.
D'ordinaire, aussi poliment que possible, je fuis les conversations de salon et me plonge, sitôt le shampoing fait et échangées les banalités d'usage, dans les lectures du moment, le journal du jour le plus souvent - j'avais cette fois emporté mon carnet de voyages. Une fois n'est pas coutume, je me laisse prendre au jeu, qui contraint à écouter d'abord, puis qui finit fatalement par conduire à répondre aux questions. Michele est une coiffeuse atypique, qui vient de New York et qui n'en peut plus de l'Amérique, où elle est pourtant née. A cause de la politique. Et de la chape de plomb que fait peser la religion sur une mentalité qu'elles juge déjà bien assez étriquée comme ça.
Dans deux ans peut-être, elle partira, sans doute à Londres. J'évoque les difficultés de l'arrivée, dis deux ou trois mots de mon travail. Je comprends cette phase anti-sociale qui aime les gens en même temps qu'elle s'en distancie. Le temps passe, il semble pourtant s'être arrêté. Petit à petit, le salon, qui était assez calme, se laisse envahir. Il est devenu un gynécée débridé qui, oubliant qu'un homme traînait par là (il en vient bien un autre un peu plus tard, mais on dirait un gourou illuminé, tout au fond, et tout rigolard sous sa grande barbe grise en contemplant les deux pinces qu'on lui colle bientôt de part et d'autre du crâne et qui lui donnent l'air d'un extra-terrestre), s'échange histoires contre confidences à travers le salon.
Les récits se superposent, s'entrecroisent, s'entrechoquent, rebondissent, reprennent à peine haleine, laissent les rires fuser, repartent de plus belle. On se croirait au théâtre. Ou au beau milieu d'une sorte de grotte primale où se réunirait, un jour de Pléistocène grisâtre, trois générations de femmes libérées se remontant joyeusement le moral pour mieux affronter l'air maussade de la saison. Je m'abandonne plus encore à cette séance qui semble vagabonder entre la coiffure, le massage de crâne et l'épouillage. Ce n'est certes pas l'extase de Jean Rochefort devant Anna Galiena dans le mari de la coiffeuse, mais c'est une sorte de rêverie improbable, un moment de magie sociale aux airs de délire fellinien. En réalité, à mesure que ça caquette de plus belle, j'ai soudain l'impression de me retrouver au beau milieu d'un poulailler, tel un gros chat ensorcelé, ravi d'avoir rendu les armes à l'heure d'un relâchement bienfaisant.
00:05 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : salon de coiffure, femmes, cinéma, Le mari de la coiffeuse, épouillage, extra-terrestres, spéléologie
30.08.2007
On achève bien les ados (la compassion de Laura Cole)
Après une intense journée de travail sur trois ou quatre sujets en même temps, compliquée par surcroît de nouveaux dêmélés administratifs, je m'apprêtais, comme souvent, à aller courir aux environs de sept heures sur Schiller Park. J'étais quasiment prêt quand, soudain, on sonne. Je m'en vais ouvrir de bonne grâce, bien que la pulsion de la petite foulée en fin de journée ait quelque chose de relativement irrépressible.
En fait, et contrairement à mes footings océaniens, le soir venu, au long des cocoteraies - qui, oui, parfois me manquent -, ces sorties-là sont l'occasion le plus souvent d'un moment d'isolement, de recentrage, de concentration particulier, voire de chautauqua, cette sorte de déambulation mentale que l'on déroule comme un fil, aurait dit Pirsig dans son Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes. Un nouveau couple d'Adventistes du Septième jour peut-être ? A moins qu'il ne s'agisse de fervents adeptes de l'Eglise de Zion, ou de David Beckham passé me saluer en ami ? - Sacré David.
En fait, non. Quand Laura Cole s'est présentée sur le pas de ma porte, j'ai d'abord crû à une sorte de psychologue, ou d'assistante sociale, venue me réconforter après l'agression de l'autre jour. Il faut dire qu'elle s'est tout de suite enquise de ma santé avec un sens de la compassion que, dans ma tenue de jogging, bouche bée, là, comme ça, au-dessus des marches, j'ai trouvé vraiment charmant. Mais si la compassion est l'un des grands ressorts de ce monde, las ! Rien n'est gratuit... La fourbe était en fait une envoyée spéciale de CBS venue tout spécialement m'interviewer sur les lieux du délit.
Il s'agissait de boucler un sujet pour le journal du soir sur Channel 10 consacré à la recrudescence de la criminalité au sud de Columbus. Pensez donc : on dénombre 28 agressions au cours des trois dernières semaines. Heureusement que je ne les ai pas rencontrés à chaque fois, ces types, ça m'aurait lassé. Une fois ça va, ce serait presque même divertissant, mais vingt-huit là, 1,333 par jour, non merci. Ou alors on en profite pour travailler vraiment le sujet, on pimente les dialogues, on met du rythme, et on finit par mettre sur pied un truc hollywoodien... Bon, ok, je veux bien me faire interviewer, mais pas en short. Ni devant le numéro de la maison. D'ailleurs, l'agression ayant eu lieu dans la rue d'à-côté, il suffira de faire deux pas pour tourner le sujet.
Me voilà donc ressorti deux minutes plus tard tout fringant - point trop non plus, pour garder un petit côté cowboy, voire boxeur, à mon avis indispensable aussi bien à la reconstitution de la scène qu'au message que je m'apprête à délivrer à l'Amérique profonde. Au milieu de Columbus Street, le caméraman m'équipe d'un micro et teste la lumière pendant qu'on commence à bavarder avec ma nouvelle amie journaliste. De fil en aiguille, je déroule le récit (que je vais d'ailleurs bientôt pouvoir raconter en chinois en faisant le poirier si ça continue). Je prends même du recul à sa demande pour reprendre mon arrivée dans la rue et la scène du choc des civilisations au milieu de la route.
Il y avait deux options possibles. La première : noircir le tableau à mort, en faire un thriller auquel j'aurais échappé de justesse, encore sous le choc face aux caméras. La seconde : en faire un récit plus distancié, dédramatisé, presque léger. La télévision américaine aurait naturellement préféré la première, histoire de continuer à mettre le feu aux poudres - on connaît l'histoire du ressort de la peur depuis le film de Moore. Mais je ne tiens pas particulièrement à ce que les trois types de vingt ans finissent lynchés au coin de Reynoldsburg.
Ou en prennent pour cent cinquante ans de prison. Je ne plaisante pas : il y a deux ans, pour mettre fin à une série de cambriolages, faire un exemple et sanctuariser ce quartier chic, c'est ce qu'ils ont collé à une autre bande de trois types, vers Jaeger. Entendons-nous : cent cinquante, ce n'était pas le total, mais la peine de chacun. Sentence de pierre, silence de mort. Franchement, quand j'y pense, ça me rend fou. A lui seul, ce fait-là pourrait ruiner définitivement toute espèce de sympathie à l'égard de l'Amérique. Et me faire ouvrir une cellule trotzkiste au beau milieu de Third Street, juste pour voir. Et aussi pour mettre un peu le souk, comme à la belle époque. On ne devrait jamais trop s'éloigner de son adolescence.
En attendant, je calme à nouveau le jeu entre les poubelles, le lampadaire, la caméra et la chaussée de Columbus Street. A la question de savoir si j'ai été effrayé, je lui réponds tranquillement que non, que ça va trop vite et qu'à proprement parler, on n'a pas le temps. La seule chose, c'est de rester concentré sur le flingue parce que ça peut partir n'importe comment (encore qu'en y repensant, c'était tout de même peu probable) et de la jouer cool en essayant de calmer le jeu. Que feriez-vous si c'était à refaire ? Une amie ici avait suggéré de parler tout de suite en français. Pas bête, ça surprend, ça complique, ça peut dérouter. Pas bête, mais pas sûr du tout non plus : a priori, l'objectif n'était pas de bavarder. Bref, je crois bien que j'aurais fait la même chose, en fait.
Tout cela finit par passer quelque part pour l'édition de 23h00. Pas grand chose à dire sur le sujet. Ça le fait plutôt bien. C'est un métier. Et puis, si j'ai déjà, dans une autre vie, fait des sujets (des interviews radio en l'occurence) avec Melbourne, Hong-Kong ou Singapour, je n'avais encore rien réalisé en direct avec la télé américaine. D'ailleurs, je confesse avoir accepté l'interview, non pas seulement par jeu, mais aussi pour des raisons professionnelles, pour vérifier : mais rien de plus universel qu'un sujet d'actu pour la télé, en fait.
Ce qui me frappe le plus, c'est que j'ai l'air désinvolte au début, magnanime à la fin, et qu'au milieu, je trouve le moyen de partir d'un grand éclat de rire en reconstituant la scène. Et ils retiennent la prise, en plus. De deux choses l'une : ou bien j'ai en effet été traumatisé et c'est un rire nerveux ; ou bien c'est vraiment à désespérer, à certains moments, de mon manque d'esprit de sérieux. C'est comme si les choses étaient à la fois très graves et infiniment drôles, sans que je parvienne très bien à choisir, vous comprenez ?
Au moins avec une balle entre les deux yeux, ç'aurait été moins équivoque comme reportage vu que des cadavres qui font les malins par ici, depuis la conquête de l'Ouest, il n'y en a tout de même pas des masses.
23:51 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : médias, Etats-Unis, violence, prison, channel 10, CBS
24.07.2007
Bastille Day (l'identité nationale est-elle soluble dans le Chardonnay ?)
C'était Bastille Day, l'autre week-end et, pour la circonstance, Fred T. Holdridge, celui qu'il faut bien appeler "le King" de German Village, nous avait proposé d'être ses invités. Grande figure de la vie locale, qu'il a par le passé largement contribué à animer aux côtés de son compagnon, et bien au-delà de ses fonctions de président du conseil d'administration de la German Village Society, Fred a aussi fait ses études secondaires avec Paul Newman, ce qui fait de notre auguste voisin, à double titre, un incontestable héros de proximité.
Point de grandes pompes pour l'occasion, ni défilé, ni discours, mais une invitation par le German Village Garten Club à une déambulation gourmande dans quelques uns des jardins particuliers les plus joliment dessinés de Beck Street, une des rues historiques qui bordent le côté nord du quartier. A partir d'un point de ralliement établi sur Frank Fetch Park auquel nous nous sommes rendus avec la voiture électrique de Fred, face à l'une des plus somptueuses villas de la place, la manifestation consistait ainsi à se laisser glisser de jardins en jardins, en faisant halte chaque fois auprès de petits buffets aménagés pour la circonstance.
Nous y croisâmes des journalistes de Channel 10, de lointains descendants de Français issus de Franche-Comté, des homosexuels en goguette affichant crânement la tenue des Sapeurs pompiers ramenée du Marais, des notables à la retraite, des cercles de copines, des avocats, une fille aussi éméchée que sa mère (et qu'il fallait discrètement soutenir de-ci de-là au cours de la conversation), des auteurs de livres pour enfants, de vieilles dames respectables, une Russe passionnée de mode française, un couple de hippies, une grande mondaine qui semblait revenir d'Hollywood... bref, toute une faune locale s'y était donnée rendez-vous.
Il régnait sur tout cela une ambiance à la fois mondaine et décontractée, chaleureuse et paisible, bienveillante et retenue autour de Français expatriés qui faisaient le clou de la soirée en lui apportant sa touche d'exotisme. Installés tantôt au centre et tantôt en bordure des jardins, les buffets, simples et bons, rivalisaient de trouvailles, des toasts de veau à l'italienne aux petites brochettes de boeuf bourguignon, des tartines de brie aux tartelettes aux fruits rouges.
Baignés par la lumière douce qui tombait en fin d'après-midi sur Beck Street, les jardins, intimistes et soigneusement entretenus apparaissaient comme les prolongements naturels d'intérieurs cossus, au-delà des verandas qui, le plus souvent, faisaient la transition. Tantôt ils se perdaient dans un lacis d'étroits passages qui zigzaguaient parmi les massifs, tantôt ils s'aménageaient en réseau de terrasses et de patios, de spas ou de piscines, nichés autour des maisons.
Ils ne furent plus bientôt qu'un aimable prétexte, la toile de fond joliment plantée de réjouissances plus gourmandes. Sauf peut-être pour les chiens passés maîtres dans l'art de profiter de toutes les opportunités de goûter aux victuailles (chacun sa technique : certains faisaient les animaux savants et dansaient à la demande, d'autres préféraient la ruse et prenaient le buffet à revers), les aliments eux-mêmes parurent bientôt un prétexte à de multiples toasts, de Sauvignon ou de Chardonnay, généralement portés à l'amitié franco-américaine.
Ainsi, telle était la vision que se faisaient les Américains de notre fête nationale. Peut-être aurions-nous pu, au moins pour l'honneur, faire mine de nous en offusquer car, au fond, l'essentiel pour Bastille Day ici, semblait clairement être de boire. Une sorte de soif d'identité nationale, si l'on veut. Pour un peu, on y aurait perdu son français. On y a, en tout cas, perdu le chemin du retour.
23:28 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fête nationale, 14 juillet, jardins, Paul Newman, chiens, Tour de France
14.07.2007
Kill Bill (vol. 3) Un jour ou l'autre, à Portsmouth
Nous avions bel et bien fini par rentrer dans cette maison, mais nous étions entrés du même coup dans un problème de taille : les travaux - un sujet qu'on ne saisit pas bien tant qu'on n'y a pas mis les deux pieds. La plupart des sols et quelques murs étaient à rafraîchir - la déco laissée par Jack et Carolee, qui avaient habité l'endroit plus de vingt ans, commençait à dater un peu. Deux ou trois autres pièces : une cuisine désuète, une salle de bain psychédélique, un bureau tropicalisé, nécessitaient un traîtement plus radical. Sans compter un possible problème de structure dans la partie la plus récente de la maison et un courtyard à remettre au carré.
Or, les premières consultations que nous avions lancées n'avaient guère donné de résultats concluants. Manifestement, les types du coin nous prenaient pour des Américains et projetaient de se nourrir un moment dans le quartier. Klaus nous avait bien recommandé quelques contractors de ses connaissances ; mais les types n'étaient pas forcément disponibles. Et les alternatives paraissaient plutôt maigres.
C'est à ce moment-là que Bruce, un copain de la fac, proposa ses services. "Avec l'aide d'un ami, me lança-t-il après un tour d'horizon rapide du chantier, on devrait avoir refait les parquets et les peintures du séjour et de la chambre en une semaine, dix jours au plus". Parfait. On était mi-juin et une telle proposition était, à vrai dire, assez inespérée. Je me disais : "Ces Américains, tout de même...". Accord fut conclut pour un démarrage effectif des travaux le jeudi suivant.
Le jour dit, les gars débarquèrent en milieu de matinée à la maison. Bruce me présenta son coéquipier, Bill, apparemment aussi peu commode que compétent. C'était un type assez grand, mince, il portait la barbe et de grandes lunettes rondes aux montures démodées, plutôt du genre laconique. On refit la tournée des pièces à rénover. Bill soulevait un coin de moquette par ci, jaugeait l'épaisseur d'un sol par là, grattait un mur un peu plus loin. L'affaire avait l'air entre de bonnes mains. Un diagnostic clair s'ensuivit, accompagné d'une liste de courses à ramener de chez Lowe's. On s'empressa d'y filer avec Bruce, sur East Broad Street, au-delà de Bexley, pour revenir dare-dare avec le nécessaire pour démarrer les travaux.
Le chantier commença. Je continuais à m'occuper de mes affaires et n'intervenait qu'en soutien, ponctuellement, pour observer le travail, encourager les gars, donner un avis ou un coup de main, ou proposer une pause. Le plus souvent, j'organisais le déjeuner autour d'excellents sandwiches de chez Brown Bag. Ces pauses furent bientôt l'occasion de faire plus ample connaissance. Mis en confiance, et peut-être détendu de-ci, de-là par une touche d'humour à la française, Bill commença à se livrer davantage. A défaut d'être le patron, j'étais le coach de l'équipe. L'ambiance d'ensemble y gagna en chaleur.
D'emblée, Bill se positionna de son côté comme l'expert de la bande. Il s'attela à une préparation minutieuse des parquets partout où il fallait remplacer une latte, boucher un trou, remettre un clou ou redresser une grille. Très vite, c'est Bruce qui prit en main le plus gros du travail, notamment le ponçage, bientôt même exclusivement compte tenu de l'acharnement perfectionniste de Bill à se focaliser sur des détails. Ce n'était pas d'un grand secours, mais c'était rassurant sur la qualité du boulot. Le dimanche soir qui suivit, tout le monde se salua avant de se retrouver le lendemain matin et, ragaillardis par ces nouvelles perspectives, nous allâmes rejoindre Ben et Lora au festival de Short North.
Or, le matin venu, Bruce revint seul. Bill, confia-t-il, avait été retenu un peu plus longtemps que prévu par sa famille, dans le Sud, vers Porsmouth. Mais, ajouta-t-il, le job, dans un autre environnement, à deux heures de chez lui, lui faisait du bien ; avocat spécialisé en droit du travail, Bill venait en effet, à 56 ans, d'être remercié par son cabinet. On attendrait donc son retour un peu plus tard dans la semaine.
Mardi passe. Mercredi dans la foulée. Bruce mettait le paquet pour avancer le chantier. Toujours pas de Bill. Il faisait chaud et le boulot, physiquement, s'avérait assez pénible entre le bruit et la poussière, même en ouvrant les fenêtres et en installant un système de ventilation vers la rue - vers lequel les promeneurs étaient bien inspirés de ne pas se pencher en passant ; et cela sans parler du jardin que l'on avait commencé à préparer peu avant. Bref, ça attaquait de tous les côtés en même temps.
Finalement, Bill se résolut à appeler dans le courant de la semaine pour informer Bruce qu'il laissait tomber et qu'il lui souhaitait bonne chance pour la suite. Bruce m'avait bien dit que son copain était un peu bizarre mais là, on dépassait les bornes. Il y avait eu un engagement, clair - et moins envers nous que vis-à-vis de son coéquipier, qui se retrouvait seul avec un boulot qui se révéla plus dur et plus long que prévu. Bref, trois semaines plus tard, on n'était guère plus avancé, et encore avait-on fini par renoncer, pour cette tranche de travaux, à attaquer les peintures.
Bruce peinait pour venir à bout des lattes de chêne en bas et de vieux pin à l'étage, et l'échéance de son départ au Canada - le 4 juillet, un choix délibérément anti-républicain -, pour un séminaire d'été à l'Université de Laval, approchait. En même temps, la poussière s'était infiltrée partout, les meubles continuaient de s'entasser dans l'arrière-cuisine et on finit par installer une chambre de fortune dans le bureau et une partie du dressing dans la laundry. Pour un peu, on aurait pu lancer une version remixée du jeu des sept familles : "Dans la famille Le Souk & Associates, je demande à récupérer un slip dans la salle de bains ? - Pioche dans la cuisine...". Un vrai bonheur.
Depuis lors, Bruce a quitté l'Etat pour un mois, et c'est Steve, son beau-père - un spécialiste, fiable celui-là - qui est venu à la rescousse pour achever le travail, avec le renfort ponctuel de sa fille et de son fils. Tout ceci commençait à ressembler à une entreprise familiale en train de se constituer. Ne manquaient plus que les chiens de Bruce dans l'affaire, encore que ceux-là - des Bergers danois, plus grands que nous lorsqu'ils se déployaient - eussent sans doute apporté une petite touche de créativité scandinave qui se serait peut-être avérée superfétatoire en plein Midwest.
A la mi-juillet, on y était encore.
Pendant ce temps-là, sans doute Bill se prélasse-t-il dans son trou de Porsmouth. Peut-être même regarde-t-il des films, de temps à autres, sur un vieux fauteuil en cuir, en vidant quelques mauvaises bières. Le mieux, tant qu'à faire, serait de jeter à nouveau un oeil sur le dernier Tarantino pendant qu'on mord encore la poussière par ici, histoire de se clarifier les idées. Sur ce qui pourrait arriver, un jour ou l'autre, à Porsmouth.
20:40 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : maison, travaux, règlement de compte, vie quotidienne Etats-Unis, Kill Bill, Tarantino
20.06.2007
Une vie de chien (2) Mauvaise passe
Bref, après nous être ratés samedi, au retour de Cincinatti - une escapade qui ciblait les soldes annuelles de Design Within Reach, mais qui parvint tout de même à faire un détour par le très beau musée de la ville, sur Mount Adams -, cela faisait une belle occasion de retrouvailles avant le départ prochain de Camille.
La conversation fusait ainsi de toutes parts, comme à l'accoutumée, au sujet des différences entre la France et les Etats-Unis, le français et l'anglais, les nuances et autres tournures idiomatiques des langues, que tous pratiquent en double. Dans le feu de la conversation, et pour honorer mon "Raymond Reserve", Mark nous a même ouvert un château La Lagune 1995 - un crû que je n'avais pas eu l'occasion de boire depuis la Nouvelle-Calédonie, soyeux à souhait. Une petite merveille.
Et puis soudain, alors que nous nous acheminions tranquillement vers le moment de nous séparer - et nous, d'aller finir la soirée au Club 185 à l'angle de Livingstone et de Mohawk, je me sens un peu humide du bas de pantalon. J'y regarde de plus près, intrigué. Un verre d'eau que j'aurais renversé sans m'en rendre compte ? Une vaguelette de la piscine, juste derrière, poussée par une rafale de vent ? Une manifestation de joie mal maîtrisée ? La quarantaine qui approche à grands pas ?...
J'aperçois alors, planqué entre Mark et Amy, Joe, un autre caniche - décidément - mais qui m'était a priori plutôt sympathique celui-là, qui se met soudain à fuir mon regard, genre "j'ai fait une connerie mais bon, là où je suis, ça va pas être facile de m'attrapper cowboy".
Je dois traverser une mauvaise passe.
Je finis par émettre l'hypothèse, au milieu de cette conversation policée, que Joe venait, selon toute vraisemblance, de m'humidifier le jarret. Et de bon coeur vu que, non content d'avoir aspergé le droit, il s'est aussi offert le gauche et les pieds de la chaise par la même occasion. Cela même, notons-le en passant, à un moment où j'étais en train de le caresser distraitement en m'efforçant de trouver une explication à la sous-climatisation de notre pays - clairement, il n'y aura pas d'amélioration significative des relations transatlantiques tant qu'on n'aura pas trouvé de solution à ce problème, à côté duquel la guerre en Irak paraît tout de même une aimable broutille.
Naturellement, pour ne pas aggraver davantage la détérioration des relations franco-américaines, et face à l'embarras manifeste de Mark et Amy, je relativise alors l'incident : "Mais non, pensez donc ! ce n'est vraiment rien. Au contraire, ajoutè-je (mais c'était peut-être un peu trop, à la réflexion), je suis même tout honoré de cette marque d'affection que vient de me manifester Joe avec beaucoup de zèle".
Silence intrigué de nos hôtes qui me trouvent soit très diplomate, soit vraiment bizarre comme type. Mark, qui finit par réprimander Joe pour la forme, hésite de son côté entre deux explications. Ou bien Joe voulait marquer son territoire à l'égard d'un étranger. Ou bien il m'aimait vraiment beaucoup.
Là dessus, pour rétablir l'équilibre de cet excès de diplomatie, j'avance que, si Joe m'a en effet témoigné son amitié de cette manière originale et néanmoins chaleureuse, alors je ne voudrais pas paraître ingrat. Et de proposer de lui rendre la pareille. Nouveau silence, gêné cette fois. Sans doute chacun doit-il se représenter la scène, ou s'interroger sur des coutumes françaises encore mal connues à ce jour dans le Midwest. Las, nous passâmes à autre chose et il fut d'ailleurs bientôt temps de prendre congé de nos hôtes.
Tout ceci ressemble tout de même clairement à un complot de caniches dans le quartier à mon égard. Des représailles graduées, peut-être même bien massives, s'imposent. Certes, le sort du ramasse-miettes d'à-côté est désormais scellé : je m'en vais lui concocter une baballe en acier inoxydable à 12% de nickel avec autant d'application que met Mel Gibson dans Patriot à fondre ses balles pour l'armée de Sa Majesté.
Mais pour Joe, il va falloir à la fois ruser et faire un exemple, faute de quoi ma vie sociale va devenir un enfer ici. Je pourrais gentiment proposer, un de ces jours, de garder Joe : et si, par mégarde ou inexpérience avec les bêtes, je lui faisais faire un petit tour de machine à laver, avant de le réchauffer au micro-ondes ? Après tout, si l'urine est canine, l'erreur est humaine.
22:44 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : chiens, Mel Gibson, électro-ménager, nickel, grands crus, relations franco-américaines
Une vie de chien (1) L'art de la guerre
Tout se présentait pourtant bien l'autre soir. Mark et Amy nous attendaient, un peu plus bas, sur City Park Avenue pour un apéritif qu'au lieu d'aller prendre au bar de Lindey's nous acceptâmes bien volontiers de prendre sur la terrasse qui borde la piscine derrière leur maison. Soit. Je m'empresserais donc, tandis que les filles commenceraient à papoter, à retourner chercher un "Raymond reserve" à la maison - un nom au pittoresque indéniable, au moins ici, qui fait aussi un crû plus qu'honorable de la Nappa Valley.
Seul inconvénient : la manoeuvre m'oblige à repasser devant le voisin côté nord. Le problème, ce n'est pas lui - il est seulement impotent et un peu sourd, donc inoffensif n'était sa maison blanche dont je n'aime pas du tout les reflets bleutés. C'est son chien, une saleté de caniche gris avec des poils on dirait des plumes, qui me couvre d'aboiements inamicaux chaque fois que je passe. Je sais, c'est ballot et cela témoigne, dans une certaine mesure, à la fois d'une vision du monde égocentrée et d'un manque de sang-froid.
Mais ces piaillements de roquets, comme dirait Chirac à Fabius, que je prends sans doute à tort de façon trop personnelle, ont vraiment le don de m'énerver. D'ailleurs, l'autre jour, devant une nouvelle bordée d'aboiements stridents, et profitant que son maître avait le dos tourné, je lui ai balancé un caillou qui traînait devant la barrière.
Une vieille manie : plus jeune, j'avais ainsi profité que tout le monde avait le dos tourné lors d'un repas dominical chez mes grand-parents, pour balancer sur les cyclistes qui participaient au criterium de la Saint-Barthélémy et qui passaient en bas du jardin, tout ce que j'avais pu trouver dans le placard de la cuisine (oeufs, liquide vaisselle, etc).
A mon avis, les coureurs ne s'en sont toujours pas remis. Mamie Jeanne non plus d'ailleurs, qui cherche toujours, une bonne trentaine d'années plus tard, les produits disparus dans le placard désordonné de ses souvenirs. La honte, c'est quand ils sont venus m'en reparler le lendemain - pourquoi moi ? - et qu'il m'a bien fallu, après un interrogatoire serré, passer aux aveux sans que personne n'envisage une seconde de m'appliquer le VIe amendement. Ah ! Cruelle justice. On aurait dit Guantanamo la maison, ce jour-là.
Et là, zut ! Canichou, je le rate. Techniquement, je m'en veux un peu : je n'étais pas très loin et, ancien handballeur approché pour passer en filière sport-études, je manque rarement ces coups-là. Bien sûr, il y avait la difficulté, non négligeable, de trouver le bon angle à travers la barrière. Peut-être aurait-il fallu désaxer davantage le tir, et ne pas vouloir d'un seul coup lui dégommer les dents et lui boucher la glotte en libérant toute la puissance du shoot. C'était ambitieux mais, avec une seconde de concentration en plus, c'était jouable, je crois.
Toutounet a tout de même senti passer le vent du boulet - un avant-goût de la lucarne que je lui mettrais la prochaine fois dans son neurone. Et d'autant plus dissuasif qu'à défaut d'avoir le chien, j'ai tout de même dégommé la Sainte-Vierge qui trônait au fond du jardin - le fracas plus le vent, ça l'a changé des petites tapettes sur la tête, à mon sens, un peu trop complaisantes, de son maître quand il dépasse vraiment les bornes. Etant donné qu'il n'a pas eu le temps de faire la relation entre le lancer du caillou et le salto arrière de la Sainte-Vierge, il a dû se dire, si ça se trouve, ce type est vraiment très fort - peut-être un nouveau Révérend Farewell dans le quartier -, et ça lui a donné à réfléchir.
D'ailleurs, si Dieu existe, ce dont m'assure la plupart de mes nouveaux amis américains avec lesquels je ne souhaite pas me brouiller en masse trop vite - l'Humanité étant ce qu'elle est, ces choses-là viennent bien assez vite comme ça et après quand ça dégénère, tout peut arriver, je le vois bien dans Les bienveillantes -, il ne devrait pas apprécier et, avec un peu de chance, Dieu, il lui mettra la foudre, les sauterelles, les serpents, les grenouilles, et une petite une bombe H pour être bien sûr, au chien, pour le prochain orage, et je ferai d'une pierre deux coups.
Faudrait voir à ne pas me sous-estimer dans le coin, je peux faire dans la stratégie de haut vol - et, que les choses soient claires, ce n'est là qu'une modeste illustration de mes capacités.
15:15 Publié dans Jours tranquilles à German Village | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Amérique, Dieu, chiens, Révérend Farewell, Irak


